A mon ami Chris.

La peur, signal d’alerte devant le risque, est nécessaire à la survie pour l’ensemble du règne animal : une émotion qui cogne. Un mot qui frappe et se déploie en sentiments marquants.

Mon premier sentiment de peur, je crois l’associer à la présence de mon père, immense étranger ; il a, pendant toute mon enfance, été une force supérieure autoritaire et protectrice, aussi accueillant et confortable qu’un banc d’école. Il se faisait un devoir d’être d’abord un éducateur, préparateur à la vie par un dressage physique, intellectuel et moral.  Ma crainte se doublait d’un sentiment de sécurité, spartiate : préparation exigeante pour une lutte victorieuse.    

Caricatures : je me range dans la catégorie « incurable optimiste ». J’imagine que demain sera meilleur : je pense que mes enfants et petits-enfants peuvent vivre mieux que nous, comme nous vivons mieux que les générations précédentes. Leur héritage était lourd, le nôtre ne l’est pas moins. L’humanité a avancé, mais de nouvelles contraintes viennent complexifier l’avenir. Cher ami « Incurable pessimiste » tu t’attends au pire : sans la garantie du succès des changements nécessaires, et des pertes conséquentes, tu te réfugies dans un passé idéalisé. Tu anticipes l’échec de la déconstruction de l’actuel modèle libéral et consumériste, et d’une reconstruction différente plus respectueuse de l’environnement. Ni perdu, ni gagné d’avance, je veux partager avec mes proches l’aventure possible d’un avenir meilleur : le sens de l’histoire.

Si je comprends ta position, ce qui m’attriste, cher ami, ce sont les conséquences : ton angoisse devant le futur et l’impossibilité à parier sur une amélioration, te portent à croire aux solutions du passé et à leurs idées réactionnaires, et ségrégatives. Il n’y a pas de retour possible vers le passé, qui n’a rien de rose. 1968 a questionné un système, une culture… Est venu le temps de questionner notre mode de vie, l’existence de l’être humain sur la planète : penser différent, le problème est de nos enfants. Sans me décharger sur eux de ce fardeau, je ne me reconnais pas compétent : les ans m’ont moulé, j’en ai épousé les contours…

Race humaine.

Race en français, du provençal «rassa, bande d’individus qui se concertent», du latin biblique «generatio, famille, descendance, engeance, espèce», plus récemment «subdivision de l’espèce humaine à caractère héréditaire», est appliquée aux animaux «un animal de race», aux personnes «avoir de la race»* Un sens peu vertueux, usé impudemment.

La race, l’origine, est aussi une revendication, un travail de (re)construction légitime d’un individu à l’identité piétinée ; cette nécessité court le risque d’une affirmation identitaire par opposition, exclusion et discrimination. Une voie difficile à traverser avec prudence, une race peut en cacher une autre… Un drame qui fait couler beaucoup d’encre et de sang.

La génétique montre que deux personnes aux gènes radicalement différents auront des descendants à la première génération d’un strict métissage : une copie exacte des gènes des deux origines. Si deux parents métisses, d’un premier métissage identique, ont une descendance biologique, elle passe à avoir 64 combinaisons. Les générations suivantes auront une génétique et une morphologie, aux caractéristiques aléatoires et multiples, dans une séquence simple !    

En «terra brasilis» (dès le 16ème siècle) les Amérindiens ont vu débarquer Portugais (Depuis le 8ème siècle sous influence Arabe) et esclaves Africains, plus tard des Européens, et récemment des Orientaux (proches et extrêmes). Phénomène social impair, les vagues successives calquent leur comportement sur le colon portugais, font couple avec la population locale : dissolution des mœurs, des racines. L’intégration n’est d’aucun plan : un phénomène contingent, une inclusion.  

Les Brésiliens, face à cette réalité, doutent, varient leur identité au gré du moment. Si la ségrégation existe, installée au sommet de la société, la « race », de la définition du Petit Robert « Ensemble d’êtres humains qui ont en commun la couleur naturelle de leur peau », est risible : les frontières sont fluides, perméables. 70% concluent : «Je suis un Métisse Brésilien», l’avant-garde de la race humaine.         

   *Dictionnaire Historique Alain Rey

« Realpolitik tropical »

La mauvaise foi fait partie de la militance politique ; Jair Bolsonaro a dépassé la limite du scabreux. Après les cinq-cents-mille morts du Covid 19 quel est le nombre de brésiliens ulcérés par son manque de compassion, d’humanité ?

La jeune démocratie – fin de la dictature militaire 1985, 7ème constitution 1988 – a vécu deux impeachments conclusifs contre deux des quatre présidents précédemment élus. A 18 mois de son éventuelle réélection, les manifestations populaires du 19 juin dernier contre JB font croire à un retournement. Jusqu’alors il avait mobilisé ses supporters, qui défilaient spontanément (sollicités par les médias sociaux.), et récemment le suivaient en cavalcades à moto. La tendance s’inverse ; dans les capitales d’état, la majorité silencieuse demande un 3ème impeachment. L’image présidentielle s’effondre « urbi et orbi » : la rue républicaine veut interrompre le mandat.

Comme dans les deux précédents cas d’impeachments, un échec économique (Le salaire minimum au Brésil oscille autour de 200 Euros) augmente la disparité entre les plus riches et les plus démunis, atteints de plein fouet par les 15% de chômage et les 30% de sous-utilisation. L’honnêteté du président sérieusement questionnée (180 demandes d’écartement ont été déposées auprès du président de la chambre des députés.)  ramène les descendants des « Gueules peintes » (« Caras Pintadas* » du 1er Impeachment de1992)  au centre du débat démocratique.

Autres signes: la presse qui accompagne les vents dominants a clairement changé de bord. De grands entrepreneurs qui suivaient immodérément JB (et la politique ultra libérale de son ministre de l’économie Paulo Guedes) s’alignent sur la droite traditionnelle pour assurer sa présence au second tour des élections de 2022, alternative à Lula et JB. Les partis politiques du centre après avoir fait monter les enchères de leur alliance, ne parviennent pas à maintenir leur unité ; les opportunistes historiques discutent l’heure de réviser leurs choix. Une sourdine calme l’enthousiasme braillard des supporters de JB dans les cercles familiaux/amicaux divisés.       

Je partage avec A. Camus la volonté d’affrontement de l’adversité en général de la vie, et le désir inlassable de plus d’égalité, de solidarité humaine. L’écrivain journaliste parle de « gloire » des peuples au moment où tout est sur le point de basculer vers le tragique. La « gloire » du siècle passé est marquée par le religieux et le militaire ; le sens classique originel « renommée » est la marque de l’élan du peuple brésilien, une sorte de « Realpolitik tropical » dictée par l’enregistrement direct de l’opinion publique.

*Référence aux amérindiens