Le Brésil !? (4)

EXÚ”, sculpture de Mario Cravo Júnior © Instituto Mario Cravo Neto

L’enracinement subjectif au Brésil advient erratique et érogène : mon hyper activité se dissout dans une inobjectivité moite ; une torpeur invasive endort mes velléités, assourdit mes grincements, arrondit mes excès. Une sensation de limbes originels me borde, me choie, m’irrite. Ici les engagements s’égarent dans les contingences, les règles s’essoufflent, les tendances sont versatiles et le temps se distend : je me concentre. Une immatérielle réalité résistante à la vision apollinienne me disperse, me domine, je me condense. La vie s’élucide, pour procéder elle requiert un désir profond, trapu ; j’écris.

Sa sensualité polymorphe infiltre le rhizome de ma nature, mal dionysiaque ; dans la cour du candomblé je deviens fils de Exu, Saint Antoine dans le syncrétisme brésilien.

J’ai une relation paradoxale avec Paris : de retour, ravi je renoue avec l’ambiance familiale, les amis, mes habitudes. Les jours passent, une sorte de réquisition m’interdit le laisser-aller, la flânerie. Je revêts le costume du parisien inquiet, multiplie les impératifs, m’agite ; une exigence m’oblige, m’envoûte. J’arrive dans mon sixième avec un plaisir insaturé, je m’en vais libéré d’un encombrement oppressant.

Face à la page blanche,

Sans heure, je choisis un lieu familier, le réduis d’un éclairage sur l’établi : je me recueille. La voix d’un instrument, d’un trio m’aide à me réfugier.
Le clown, plume à la main, rentre en scène.
Un amer souvenir tensionne la page blanche, une ombre la chancit ; un orage l’enflamme, une impatience la chiffonne ; ou une tâche l’encombre, ou bien un rêve la soustrait à mon attention : passage à vide, j’erre dans des limbes athées. Leucosélophobie, passagère.
Des réminiscences encombrent le miroir que je maquille de mots précipités : ils s’allongent démesurés, logorrhée! Un paragraphe, deux parfois trois, ou encore je poursuis jusqu’au bas de la page. Je m’essouffle, première échéance.

Je me lève, sous prétexte d’un verre d’eau, d’un thé vert ; de retour assis un auteur à la main, un poème sous les yeux, une image frappe à ma porte, un rêve m’inspire, m’assoupit. Le désir d’avoir produit quelque chose me ramène à mon brouillon ; je relis les phrases jetées en vrac. Désillusion ! J’y cherche l’idée, l’image, le sentiment ou le trait pertinent qui parlerait tout seul, qui pourrait dire quelque chose. J’y trouve ce que je ne peux pas écrire : je repousse la jaculation primaire vers le bas de la page. J’en garde un mot, une formule, une phrase courte : l’étincelle qui met en route la machine à écrire, de nouveau.

Le second départ est plus lent, je freine, dessine des courbes pour mieux élaborer ; je creuse, sillonne, essaye un mieux : éviter l’image saturée, le déjà lu. Je me perds dans les dédales de ce que voudrais dire et que j’ignore en partie : une intuition me guide, ma plume trébuche, l’objectif est vague , sans fond, le chemin encombré. Les détours confondent : je contourne sans circonscrire ; les circonvolutions de mes errements m’agacent, m’excitent.

Je m’agite sur mon siège. Pas de main libre, ni de quête du trait de génie ; artisan besogneux je cherche le mot juste, le résumé qui en dit plus, l’expressivité contenue des syllabes, l’aisance du geste premier : s’approprier une lecture naturelle, une esthétique singulière, oser sans prétendre.
Après plusieurs heures quelques lignes occupent le haut de la page : un premier pas. Les relectures des jours et des semaines donneront la patine de la tâche accomplie : inapaisé mais souriant.
La prétention d’écrire m’agite la nuit, me retourne : pourquoi oser ? La question reste suspendue : je poursuis l’impression d’exister, réelle illusion solitaire, mon orviétan, et retourne à mon établi.