26/04/24

Cher Ami,

Marcher, une souple routine ; au petit matin, un pied dans la réalité l’autre dans la brume, mon attention disperse de rêveur éveillé voyage de réminiscences en souvenirs. « Noiraude », mon corniaud, me tire à un rythme soutenu : sa nature folâtre me déroute, me ballotte entre nature et introspection. Tel le bouchon du taquineur de goujon, je fluctue…

Un effluve de cyprès me transporte aux Collets Rouges : la modeste école d’équitation dissimulée dans la garrigue surplombe l’étang de Berre ; un double rang de cyprès protège le mas du mistral. La rencontre avec un féminin libre de lien familial tourmentait le puceau incertain ; ainé d’une fratrie et d’une cousinade, je ne recourais ni au pater familias ni à l’abbé, isolé dans le mystère de son confessionnal. Émotions indéfinies et fantasmes me bouleversaient ; une douloureuse présence obsédante enracinée au bas ventre, me laissait rougissant, suant, perdant un reste d’assurance…

La bruyante harmonie d’une cascade dans son écrin de verdure tropicale, m’apaise : je fais couple avec une nature subverse, reverse ; elle me surprend, me fait perdre pied, m’oblige à un nouvel élan : « Je marche plus ferme et plus sûr à mont qu’à val » *. Représentation idyllique de l’intimité apaisée après l’exorcisme d’une confrontation amoureuse, violence et libération, nostalgie scélérate.

La courte végétation du semi-aride, herbes sèches et épineux, n’offre aucune ombre. Le minerai de fer noir au reflet rouge réfléchit la chaleur ; l’air est marbré d’exhalaisons vibrantes, pas un souffle : la stridulation métallique des grillons remplit d’ironie le silence du plateau. Jeune homme réfractaire à l’autorité, j’ai fait mon service militaire à Carpiagne ou le colonel, père d’un ami, avait eu la gentillesse de m’appeler. Mon indiscipline fut telle que j’eus droit à 15 jours de « Rab’ ». Les cigales craquetaient et ma mémoire jubilait au plaisir de déjouer la discipline militaire, une tendance maladive à ne pas rester dans le rang… Ni emporté ni révolté, j’affouille, je cherche un malin profit, une jouissance marginale.                                

*« Essais » Montaigne

12/04/24

Cher Ami,

Précédée d’initiatives notables de Léon Bourgeois au tsar Nicolas II, inspirée de « Vers la paix perpétuelle » de Kant, la Société des Nations se révèle incapable de prévenir la 2ème guerre mondiale. En 1945, 51 états fondent l’Organisation des Nations Unies autour d’une Charte : objectif prévenir les conflits armés. Dès 1948 avec l’adoption de la Déclaration des droits de L’Homme elle élargit son ambition a la coopération dans les domaines du droit civil, politique et social, de l’économie, de la culture, du commerce et de la lutte contre la torture et toutes les formes de discrimination.

Nonobstant, la discrimination commencée avec la création d’une élite de 5 nations à la « puissance objective », membres permanents au pouvoir de veto, aujourd’hui 193 états, aux pratiques et aux régimes divers, se sont ralliés à son pavillon, confirmant succès politique et échec moral ; il suffit de contribuer. Sans effacer les succès humanitaires sur le terrain, l’éthique de l’organisation, pour être ignorée, est sujet à controverses. La première est celle de la posture des USA à la géopolitique impérialiste historique et majeur débiteur des N.U. ; mais encore son incapacité à éviter l’invasion de l’Ukraine, le massacre des Palestiniens etc.

La Realpolitik dominante montre ses limites, demande à (re-) installer dans la communauté planétaire les valeurs de l’organisation sans laquelle elle n’a de sens. A. Guterres, actuel Secrétaire Général des N.U. rappelle « Nous voulons léguer à nos enfants un monde guidé par les valeurs consacrées dans la Charte des Nations Unies : la paix, la justice, le respect, les droits de l’homme, la tolérance et la solidarité. » La refondation de la Charte initial est nécessaire, avec des sanctions symboliques et réels, contraignantes pour les pays qui ne respecteraient pas sa raison d’être. Les cinq membres au droit de veto discrétionnaire, devraient être exemplaires : mais le veulent-ils ?

Avant de jeter le bébé avec l’eau du bain, paraphrasant Churchill : « Les N.U. est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes »

01/19/24

Cher ami,

La lecture de Krenak, Munduruku et Kapenawa bouscule mon ethnocentrisme, m’oblige à ouvrir le vasistas d’une prise en compte ; écartant l’attitude idéaliste et révolutionnaire d’un alignement sur une civilisation aux antipodes de notre histoire, quelques idées en vrac.

Le futur de la vie humaine passe non seulement par plus de solidarité contre l’inégalité (Thomas Piketty) entre les hommes mais aussi par la prise en compte complexe de toutes les formes de vie à l’échelle de la planète : regarder autrement autour de soi. A petits pas déterminés, vers un horizon flou, il faut inventer une route, route assujettie aux intempéries et aux erreurs pour préserver l’environnement, en écoutant l’autre différemment, en intégrant la divergence tolérante du prosélytisme des indigènes, en sortant de sa zone de confort forçant l’adaptation, …

Nous consommons plus que la planète ne peut offrir à la population humaine, et 90 % d’elle aspire légitimement à de meilleures conditions de vie. Pour la survie de notre communauté, extensive à la vie en générale sur la terre, une moindre consommation est nécessaire, n’en déplaise au libéral capitalisme. Aujourd’hui la totalité de la consommation des occidentaux nécessite une énergie à la matrice d’origine majoritairement fossile et à des produits dérivés de la chimie de même origine : résister au jeu du consumérisme, à la mode, à nos habitudes culturelles du toujours plus, tient de l’honnêteté intellectuelle et morale.

La dialectique du maître et de l’esclave de Hegel, aménagée par les circonstances, pourrait s’écrire : L’esclave L’indigène étant celui qui transforme vit avec la Nature, accède à l’objet (vivant), à son côté actif. Le maître L’occidental ne travaille vit pas avec la Nature, il vit dans la jouissance de l’objet créé, transformé, consommable : il ne connaît que son aspect passif. L’indigène vit à intégrer l’univers, il adapte son autonomie au monde naturel dans une cohabitation vitale, quand l’occidental se rend étranger à la nature, à l’univers, à la vie. L’aliénation apparente de l’indigène à la nature est la source de sa libération.

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