27/02/26

Cher Ami,

Farniente. L’imposture criminelle trumpiste est le choix d’une société étasunienne désespérée face à son déclin : la civilisation occidentale prend un virage imprévisible. L’histoire de l’humanité continue à s’écrire.

Pour prendre mes distances de l’actualité et de la routine du quotidien, j’ai oublié mon ordinateur et, désorienté, opéré une retraite tactique bien accompagnée : dix jours sur une plage écartée de Bahia, loin du carnaval. Sans Wi-Fi mon smartphone a perdu son rôle d’incontournable : j’ai cultivé souriante nonchalance et innocente paresse.

La cuisine bahianaise à la couleur du dendê : orange fluorescent comme son huile. On la rencontre dans l’emblème de la gastronomie locale l’« acarajé » : un beignet de farine de « haricot petit-moine », à la farce de crevettes d’une rare complexité. A savourer brûlant sans peur de se barbouiller, et, pour être absout du péché de gourmandise, à genou sur les marches de l’église du Bonfim. Sa présence est aussi remarquable dans les moquecas de poisson, de crevette, de crabe mou, de fruits de mer. A peine moins connue, la soupe de sururu (mini-moule) cuite dans son lait de coco, servie avec une pluie de coriandre fraîche ferait abdiquer le roi des Belges ! J’ai découvert : le fruit dendê, du palmier « dendêzeiro », cuit quinze minutes après ébullition dans une eau salée ; sa pulpe fibreuse douçâtre, comme son huile, vient contraster le croquant de la peau saline. Le mariage se conclut avec une cachaça pure ou fraîchement tournée en caïpirinha : l’amateur de piment y trouve alors de surcroît l’opportunité de satisfaire sa fièvre, à volonté.

A la suite de quoi l’agité, que je suis, n’a pas fait d’effort pour creuser son lit dans les profondeurs d’un hamac ; la chaleur et la brise marine m’ont aidé à la sieste : bercé, j’ai lâché prise, glissé dans les plis de la blanche Yemanjà, sombré dans ses eaux enivrantes.   

Au réveil, j’ai arpenté une plage vide sous le ciel aux couleurs humides du lever du soleil aux rougeoyantes du coucher : le souffle retenu suivi du sourd murmure du choc des vagues éternisaient ma souriante mélancolie.

@fernandaotonibrisset #bahia

23/01/26

Cher Ami,

Paraphrasant R. Feynman, il est possible que personne ne comprenne vraiment la physique quantique, qui exhibe une réalité incompatible avec notre quotidien.

Le monde se présente à nous avec les codes des sciences dites classiques ; elles nous permettent de survivre grâce à une cohérence accessible. La physique quantique démontre que l’infiniment petit est soumis à une décohérence, au paradoxe, avec de nombreuses preuves scientifiques. Quelques incongruités de la nano-réalité : 1) Le même phénomène peut être envisagé à la fois comme une onde et comme un corpuscule, immatériel et matériel ! 2) La précision d’une mesure est toujours médiocre ; l’observation a une influence sur l’observable. 3) Le nano-univers est aléatoire. 4) Une particule peut se trouver en deux positions simultanément. 5) La simultanéité de deux phénomènes distants sans relation existe, ignorant donc la vitesse de la lumière, sans qu’on puisse utiliser ce phénomène pour transmettre une information…  

Des applications de la physique quantique existent déjà, IRM, IA etc. et des points de rencontre sont apparus entre la nanoscience et la macro-échelle : la biologie a découvert que la photosynthèse, les récepteurs de l’odorat et l’adhérence des pattes de geckos etc. ne trouvent d’explication que grâce à la physique quantique. Notre réalité quotidienne est aussi paradoxale : porte entrouverte à l’ésotérisme et à tous les petits délires particuliers. 

Conclusion personnelle : si on peut y croire, ou pas, ou en partie, je vibre à cette révolution de la connaissance… Le problème du pourquoi de l’existence reste entier : quid de la complexité atteinte par l’être humain, individu unique, qui réalise un agglomérat de milliards d’atomes et de cellules hétérogènes. Si on rajoute une forme de conscience mal localisée, l’absurde est complet. Je continue, quel que soit le biais utilisé, dans le doute ; seul un acte de foi offrirait un refuge à mon malaise existentiel ! La recherche d’un peu de clairvoyance et mon optimisme congénital me font cultiver un scepticisme mâtiné d’épicurisme et d’une courte résistance à la douleur.     

#physiquequantique

29/08/25

Cher Ami,

Avant la lecture qui m’amène au sommeil, j’ai regardé la photo de la dernière de mes petites filles « S ». Ému j’ai cherché un air de famille, tenté de deviner sous ses traits de nouveau née sa personnalité. Bras en croix, le joli nourrisson endormi, rassasié semble ravi, l’espace entre les sourcils à peine froncé : béat je conclue, sans accident, elle aura une nature optimiste sur un fond sérieux.

La nuit, j’ai fait un rêve : sans narrative, son caractère insondable autant qu’inusité paraît une absence pâle et rayonnante. Pas de respiration, pas de conscience, pas plus de quelque chose ni de quelque part, de pures sensations sur le chemin de sentiments vaporeux, sans appartenance : sans notion de temps, le vol stagne dans un errement, acquis à une impression d’éternité bienveillante. Tel un animalcule inconsistant lâché dans un espace infini favorable à sa survie, sans en rien savoir, ou un non-objet dénué et complet. Peut-être le fruit du trouble vertigineux de l’endormissement : flamme vacillante mise en abîme, flottement dématérialisé jeté au vent cosmique, effusion de sérénité définitive.  

A mon réveil, le voyage endormi revient, effluve bien heureuse, absurde souriant. Se superpose l’image de S. et ma projection facile ; conscience sinueuse au sortir des limbes de la nuit, nuée d’opale.       

Adolescent, un bras de fer avec « l’auteur de mes jours » m’accablait. Pour calmer l’animal enragé, d’une voix contenue, ma mère convient : « Ton opposition à ton père est compréhensible, un jour elle passera…», puis confesse « Sache que l’un des moments les plus extraordinaires de ma vie, fut l’heure à laquelle tu es né : à peine venu au monde, sans l’habituelle tape sur les fesses, tu as braillé ; et quand on t’a déposé sur ma poitrine, tu t’es assagi. Je me rappelle ce moment comme si c’était hier : je me suis senti toute puissante. Donner la vie, m’avait rendu invincible, rayonnante ». Plénitude de la maternité. J’avais recouvré à ces mots le ravissement qui avait baigné l’aurore de ma vie, revenu soixante ans plus tard au détour d’une photo et d’un rêve. 

#bebe #reminiscence #perrinebrisset