03/04/26

Cher Ami,

Clin d’œil de Colombie (2). Mon court séjour me conduit à Medellín, qui est passée du pire au meilleur, de la violence extrême de l’ère Pablo Escobar (1980-90) à la cité reconnue mondialement pour son progrès technologique et social. Dans une vallée des Andes à 1 500m d’altitude le climat est printanier toute l’année, entre 17 et 28°C. Une ligne de métro nord/sud, reliée à la perpendiculaire de lignes de téléphériques et de bus, a fait de Medellín un synonyme d’innovation, rivale de Bogotà.

Le centre historique est occupé par la place Botero ; 23 sculptures de bronze devant le musée Antioquia : l’ancienne mairie de style art déco, à l’initiative de l’artiste, présente une collection d’art moderne, le dernier étage lui étant réservé.

Mais la principale attraction est un exemple d’intégration urbaine et sociale : « La Comuna 13 ». Le quartier à la marge de l’urbanisme traditionnel est une accumulation anarchique de maisons précaires de type « favela ». La communauté de la périphérie de Medellín de 160 000 habitants, après avoir enduré la confrontation armée de groupes rivaux du narcotrafic, a subi des opérations militaires et paramilitaires qui culminent en 2002 avec des centaines de morts parmi les résidants. 2003, le collectif, « los invasiones » Afro-descendants, Indigènes et populations d’origine rurale, sont les plus défavorisés de la zone urbaine ; le métro et deux lignes adjacentes de type téléphérique vont aider à la désenclaver : la communauté s’affirme et transforme ce lieu de résidence des marginaux de la cité, en une sorte de centre culturel contemporain à ciel ouvert. Aujourd’hui, la Comuna 13 est visitée comme les Champs-Élysées : un changement de paradigme, une inversion de valeur. Intégrée, elle est dotée d’escaliers roulants pour monter jusqu’à ses sommets : le parcours est illuminé comme une foire, bordé de graffitis et d’interprètes de rap héritiers du hip-hop reconnus à l’étranger, de boutiques de souvenirs, de spécialités alimentaires, de caricature de la Tour Eiffel et du Christ Rédempteur…Une fête contemporaine de l’expression artistique des marges : historique ! 

  #hiphop #rap

27/03/26

Cher Ami,

Clin d’œil de Colombie (1). De passage pour quelques jours, je tombe sous le charme de Carthagène des Indes. Ici deux saisons, « une saison très chaude, et l’autre qui ne l’est pas moins ! », dit-on : la température varie entre 40°C le jour et 30 la nuit. L’étuve équatoriale du bord de mer oblige au ralenti. La vie perd de son intempérance, une torpeur imprègne l’anxieux ; l’agité touriste suspend son pas, entre dans un état de semi-somnolence, s’adapte, s’aligne sur la tendance locale : l’inertie du bien-vivre caribéen tel celui des « Palanqueras », vendeuses de fruits. Je trébuche sur le mince trottoir des rues désalignées, où les maisons colorées de style colonial projettent l’ombre de leurs balcons fleuris et verdoyants. Le sourire et la gentillesse séduisent ; la bienveillance malicieuse du vendeur d’un vrai-faux Panama au prix du légitime, dissout un reste de conscience : je fonds, me confonds.

Gabriel García Márquez a écrit « Cien años de soledad » à Carthagène, source d’inspiration avec son village natal Aracataca, dans l’intérieur. Le réel magique qui caractérise « Gabo » est palpable dans cette atmosphère saturée ; le somnambule croit reconnaître entre les lignes de sa mémoire, au détour d’une ruelle un personnage fantastique, aussitôt évanoui dans la foule bigarrée. Le style réaliste et l’ambiance, sans la magie, me rappellent son ami Jorge Amado, Bahia et sa noueuse réalité des tropiques.       

   Après un tour des remparts la nécessité de m’hydrater, me précipite dans un café ; dans l’ombre de mon abri, je zyeute le passant. Les origines indigènes et africaines sont dominantes : du métissage avec les envahisseurs espagnols du XVIème siècle est né le « criollo », multiple. Botero me saute aux yeux ; il a retiré du naturel de la population son essence : la luxuriance jouisseuse sud-américaine, une esthétique nouvelle. Un irrévérent optimisme en écho à l’existentialisme européen d’un Giacometti : la lumière colorée face au vert-gris, le rond face à l’étique, Éros face à Thanatos. Je souris solitaire, à la vue de la sensualité qui fleurit le pavé usé de la vieille ville.    

#botero #gabo

27/02/26

Cher Ami,

Farniente. L’imposture criminelle trumpiste est le choix d’une société étasunienne désespérée face à son déclin : la civilisation occidentale prend un virage imprévisible. L’histoire de l’humanité continue à s’écrire.

Pour prendre mes distances de l’actualité et de la routine du quotidien, j’ai oublié mon ordinateur et, désorienté, opéré une retraite tactique bien accompagnée : dix jours sur une plage écartée de Bahia, loin du carnaval. Sans Wi-Fi mon smartphone a perdu son rôle d’incontournable : j’ai cultivé souriante nonchalance et innocente paresse.

La cuisine bahianaise à la couleur du dendê : orange fluorescent comme son huile. On la rencontre dans l’emblème de la gastronomie locale l’« acarajé » : un beignet de farine de « haricot petit-moine », à la farce de crevettes d’une rare complexité. A savourer brûlant sans peur de se barbouiller, et, pour être absout du péché de gourmandise, à genou sur les marches de l’église du Bonfim. Sa présence est aussi remarquable dans les moquecas de poisson, de crevette, de crabe mou, de fruits de mer. A peine moins connue, la soupe de sururu (mini-moule) cuite dans son lait de coco, servie avec une pluie de coriandre fraîche ferait abdiquer le roi des Belges ! J’ai découvert : le fruit dendê, du palmier « dendêzeiro », cuit quinze minutes après ébullition dans une eau salée ; sa pulpe fibreuse douçâtre, comme son huile, vient contraster le croquant de la peau saline. Le mariage se conclut avec une cachaça pure ou fraîchement tournée en caïpirinha : l’amateur de piment y trouve alors de surcroît l’opportunité de satisfaire sa fièvre, à volonté.

A la suite de quoi l’agité, que je suis, n’a pas fait d’effort pour creuser son lit dans les profondeurs d’un hamac ; la chaleur et la brise marine m’ont aidé à la sieste : bercé, j’ai lâché prise, glissé dans les plis de la blanche Yemanjà, sombré dans ses eaux enivrantes.   

Au réveil, j’ai arpenté une plage vide sous le ciel aux couleurs humides du lever du soleil aux rougeoyantes du coucher : le souffle retenu suivi du sourd murmure du choc des vagues éternisaient ma souriante mélancolie.

@fernandaotonibrisset #bahia