18/07/25

Cher Ami,

La prévision du temps météorologique s’améliore à brève échéance, pas sur le moyen et long terme, m’anime, adepte du feu de cheminée.

Le temps, qui ne fait que passer, ne serait à l’infini qu’une courbe, un cycle au rythme varié… Il fait écrire scientifiques, philosophes, psychanalystes, écrivains, poètes etc. et n’a pas fini. J’ai lu quelques points de vue, théories et voyages intérieurs : je m’enthousiasme pour l’érudition et la qualité littéraire. Leur lecture crée un embouteillage intellectuel, leur somme me pousse dans le décor ; je choisis un chemin de traverse.

Les collectionneurs de chronographes s’acharnent : le temps reste insaisissable. A l’opposé des trois premières dimensions matérialisées sous des formes variées qui limitent l’infini de notre horizon, la quatrième nous échappe : une étrange fiction. Son évidence est aussi inconsistante que réelle. Le temps me questionne, me dépasse ; je reste à la traîne, à la ramasse, voire en retard. Je laisse le temps « T », l’heure cristallisée par convention, sur le bas-côté du temps qui court, qui nous entoure, impalpable, invisible, inaudible, inodore, sans saveur. Le temps me berce dans l’immédiat, ne laisse pas de trace, mais au fil du temps m’outrage ; le temps n’est qu’à moi, sans pause.

Le temps avance, j’ai moins de temps, ne sais gagner du temps, et avant d’avoir fait mon temps, je veux prendre le temps, au point de perdre mon temps ; je le ralentis dans une évasion méditative, à faire des conserves de piments, à lire un livre « loin de l’actualité », et pour une minute l’arrête une éternité fixant scrupuleusement un détail de l’environnement : extase. Et puis j’aime, et le temps s’accroît, enfle, dans un souffle déformé tel une bulle de savon irisée.

Impatient, je n’ai pas le temps, je ne tue pas le temps, mais, entre bon temps et temps mauvais, je nage à contre-temps, tout le temps. A ce jeu pas « d’au temps pour moi », ni de deuxième temps, avant le seul temps mort contre le temps, je vivrai avec mon temps jusqu’au dernier temps, sans avoir pris la mesure du temps : je n’aurai duré qu’un temps, à plein temps.

temps# raymonddevos#

25/04/25

Cher Ami,

L’amour dans le sens romanesque puis romantique et érotisé d’aujourd’hui, est né au XIIème avec la poésie provençale ; exercice aristocratique, il s’est popularisé, démocratisé pour intégrer le plus intime de l’être culturel actuel. Aujourd’hui, l’amour d’une autre personne est à la fois restreint devant l’extension des types d’amour et vaste par ses déclinaisons. Du concept et de l’émotion qui a été à l’initiative : où est la création ?

Le latin amar est né du balbutiement primordial « mama ». Au début de notre ère, la mystique chrétienne qualifie d’amour le lien de Dieu envers les hommes, prêchant la réciproque et l’extension au prochain : adoration et dévotion deviennent dévouement au prochain. L’amour, affection amicale, se transporte moins solennelle à la famille, semblable au « storgê » grecque ; une tendresse s’immisce à distance de l’érôs grec, souvent homosexuel, et du philia amour fraternel. Grecs et latins voient dans la passion un ensorcellement, une aventure sur fond de magie, voire de malédiction.

La poésie et le désir d’émotion sont complices de l’enfantement de l’amour, la complexe étendue de son sens est bercée par la musique des troubadours : alors que les mœurs féodales sont très franques, au XIIème Aliénore d’Aquitaine lance le « fine amor », dénommé « amour courtois » au XIXème. Sous influence occitane encore au moyen-âge, après une superposition des sentiments amour et amitié, le premier va caractériser une relation sentimentale entre homme et femme sexualisée et idéalisée. Au fil de l’histoire l’amitié passera à être la version non érotique de l’amour. L’écrit véhicule littéralement la relation amoureuse et l’installe au cours des derniers siècles. Dans son discours souvent masculin il objective la femme. L’évolution du provençal « far amor », courtiser, en « faire l’amour » factuel de nos jours illustre l’évolution du concept ; sous les coups de boutoir des mœurs, femmes et hommes déjouèrent le sens du mot pour le plier à un sentiment libéré du poids d’un passé toujours plus récent.

L’amour, phénomène d’hier, s’est moulé à nos fantasmes et nous a paramétré, dans un lexique en perpétuelle dérapage.

21/02/25

Cher Ami,

Une aventure commune et exceptionnelle, un amour de vingt ans, de vie biblique ; une histoire non projetée, poursuivit sans pourquoi ni comment le cœur au ventre. Une sensation étrange et unique, un vol de folle intuition et de mesure nécessaire : douce et trouble contingence enracinée dans mon être. Contre mon penchant pour la solitude, entêté, je chemine au bord de la falaise : sa présence attentive me contrarie et me soutient, m’interroge et m’excite, me coûte et m’attire, poison et antidote. Apprivoisé, je hoquette de plaisir.

Une rencontre chez des amis ; dans l’ombre du chambranle d’une porte, le noir regard distant d’une femme brune, secrète, m’accompagne insistant. Premier instant de proximité, je l’aide à vêtir son manteau ; dans le détour rapproché, telle une passe de danse, une onde faseille : trouble malaisé.

Je multiplie les prétextes : visite de musées, Maillol commentée un sourire sous-tendu. Le Caveau de la Huchette, nos corps se frôlent, se heurtent. Étretat sa main finit dans la mienne. Montparnasse, un plateau de fruits de mer éhonté ; un « Puro » partagé en terrasse et un premier baisé cuir et chocolat. Une quelconque distance devient insupportable…

La proximité devenue intimité, on croit à la rencontre heureuse. Tardive, elle est dense et intense ; l’enthousiasme se savoure violent et passionné. Enflammés, le temps presse, les premières étapes sont brulées. Puis les concessions sont mises en perspective pour une construction pensée, sans fin.

Au petit matin, je me réjouis à vérifier le par cœur du premier détour ; le jour, sa patte de chatte frileuse se love dans la mienne ; en marchant son bras pèse de tout son poids au creux de mon coude ; la nuit, le fumet de biscuit sablé de sa nuque m’ensorcelle…  

Tendu sa présence m’intègre, son absence me désajuste, son retour me réassure. Les différences s’accentuent à l’aune de son inquiétude et de mon inattention ; son souci du détail et mon optimisme font couple. Les jours et les saisons se succèdent, soleil et averse se conjuguent. Mal amadouée, la féline n’a de cesse de bouleverser la routine de la capitainerie de mon port de plaisance.