Cher Ami,

La perte est inhérente à notre condition d’être vivant : la mère s’entrouvre pour séparer d’elle et du confort de sa toute puissance, une vie nouvelle qu’elle livre à la lumière. L’être humain cherche à compenser, transférer, dépasser l’expulsion irréparable de la mère.
Ma nature agitée me porte à l’action, à tort et à travers ; cabossé j’ai cherché à comprendre. Les mots s’imposent ; l’être parlant prend la main sur l’animal, gérant une autre frustration : l’impossible de dire. Agnostique, je respecte la croyance d’autrui qu’elle soit, occidentale, proche, moyen ou extrême orientale, animiste, philosophique ou matérialiste, quand elle n’est pas portée par un prosélytisme intolérant. Sceptique non aligné, j’avance solitaire, trébuchant, sur mon chemin sans garantie.
Le réel de la perte est l’événement primordial synonyme de l’avènement à la vie : traumatisme nécessaire. J’ai voulu me préparer, me protéger, m’excuser devant l’inévitable répétition. Au premier pas j’ai choisi, renoncé, pris dans le feu de l’action sans regarder ni à droite ni à gauche. Allant aveuglé par le futur proche, j’ai abandonné, défait, laissé tomber, je me suis dépouillé, privé. Plus loin j’ai aussi, reculé, capitulé, jusqu’à abdiquer de mon désir, désister de projet, j’ai renié et même abjuré ! Enfin, avec l’accumulation des pertes, j’ai fait l’apprentissage des enterrements, du deuil, douloureux souvent ; leur élaboration m’a conduit au détachement, à la séparation !
Chaque réponse intellectuelle trouvée à la castration primordiale, et aux suivantes, se révèle être de la taille d’un mouchoir : elle ne couvre que la tête, laissant le reste du corps exposé aux maux de la vie. La perte se répète à toute heure : frustré, je vais délaissant sur le bas-côté du temps choix et non-choix, et leurs inépuisables conséquences.
Je crois à une forme d’habituation morale et psychique aux pertes et aux renoncements, nécessaire pour survivre ; à la douleur physique je ne m’habitue. Et sans deuil, je somatise…