Souvenir.

La mémoire de l’individu est localisée dans une demi-douzaine d’espaces différents de notre cerveau ; elle induit toute notre activité cérébrale. Les animaux gardent quelques informations liées à leur survie avec une incidence directe sur leur degré d’intelligence. La nôtre nous a permis de structurer la langue, parlée et écrite, et de nombreux autres systèmes codés : un univers de création et des progrès évidents aux coûts incalculables.

Le palimpseste de la mémoire nous joue des tours ; la superposition des enregistrements conscients et inconscients crée associations et confusions dans l’exercice du souvenir, le contenu des mots : elle marque notre appréhension du monde. R de Saussure : « Le sujet hallucine son monde », chacun sur un mode différent : désaccord irrémédiable et relation impossible entre congénères. Pour la vie en société, la tolérance s’impose : et paradoxalement ne pas tolérer l’intolérance, intolérable ! Déjà vécu.

Le souvenir n‘est qu’une image floue ; elle se précise avec la superposition d‘une sonorité, d’une odeur, d’une saveur, du touché, d’une atmosphère. La mémoire agrémentée d’imagination, de fantasmes, d’associations recrée : la dérive des réminiscences devient un songe qui, translittéré en narrative verbale ou écrite, en représentation plastique ou filmé, éveille chez l’autre un écho. Transcription d’un sentiment fugace, dont le registre partagé génère une sensation de familiarité, de participation à une communauté ; ou au contraire une étrangeté, une incompréhension ! Le proche, approximatif, rassure ; la différence déstabilise, angoisse. Parfois la poésie surgit pour un voyage hors temps. 

Les paupières lourdes, je choisis le canapé lie de vin des souvenances : j’embarque sur une courte embarcation en baie de Somme, enfantillage. A la rame, je prends le large sous le ciel plombé de la Manche. L’air marin m’enivre ; une brume s’élève de l’onde, m’enveloppe. De mon cocon, je perds la rive. En retour le coucher du jour m’oriente. J’ai dérivé, je m’échoue sur les sables mouvants de l’embouchure : débarquement impossible. Il faut attendre la prochaine marée montante pour reprendre la mer et rentrer. Demain…