21/06/24,

Cher Ami,

Sans foi, j’affirme mon pas de quelques cannes. L’une est, depuis des années, « LES ESSAIS » de Montaigne (1533-1592).

Le décès de son ami Etienne de La Boétie en 1563 et celui de son père en 1568, l’invitent en 1570 à se distancier de la vie publique pour embrasser celle de chatelain. A 37 ans, après avoir considéré la mise au repos de son esprit, le peu de temps qui lui reste à vivre, le libre penseur décide de coucher chimères et fantasmes pour mieux s’en moquer. Il dit de son livre au Roi Henri III « il ne contient autre chose qu‘un discours de ma vie et de mes actions ». Les silences qui entourent son histoire, interpellent autant que cette chronique de plus de 1700 pages (Edition de 2001 du livre de Poche) qu’il n’a de cesse d’amender et de rééditer ; épigraphe de la dernière édition de son vivant, Virgile « Il acquiert des forces en allant ».

Pas de narcissique autobiographie ou de récit historique, il commente ce qu’il retient du naturel des hommes de son époque « les signes de l’âme » : laisse libre cours à sa pensée en leçon à vivre. Modeste, il écarte le docte mais ponctue ses pages de citations antiques et modernes : commentaires familiers, jamais intimes. Il écrit pour peu de gens ; en stoïcien insiste « c’est la fermeté non des jambes et des bras, mais du courage et de l’âme », apprécie la poésie des lettrés et celle « populaire et naturelle ».

Sa vie et ses écrits témoignent d’une actualité surprenante : en 1562, de la suite de Charles IX, il a un entretien avec « trois Indiens » avec qui il partage la surprise de voir « des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités » et « des mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté » : comment peuvent-ils souffrir une telle injustice ? En son temps il est critiqué pour « Irréligion ».    

Si Michel de Montaigne fait un mariage de convenance qui satisfait son père, en 1588 il fait la connaissance de Marie de Gourmay (1565-1645), célibataire, écrivaine, féministe avant le mot, proche des Libertins du XVIIème ; elle le considère comme son père d’alliance et prend en charge la sixième et dernière édition de 1594 qu’elle préface.

14/06/24,

Cher Ami,

Le résultat de ma tomographie montre une altération osseuse sur la 3ème des 5 vertèbres lombaires : une dégénérescence des tissus. Le médecin lit les résultats, considère le problème d’une banalité exemplaire, de l’ordre du normal : l’âge, rien à faire ! J’insiste pour qu’il demande des examens complémentaires.

 Ma préoccupation a un caractère excessif, peut-être : mon côté obsessif. Devrais-je me satisfaire de ce diagnostic sans recourir aux spécialistes de la santé (débordés, dans l’incapacité de s’attarder aux cas graves) et aux laboratoires (souvent plus avides de vendre que de soigner) ? Un égoïsme primaire a pris le pas : je crois à la prévention. L’attitude de mon endocrinologue me soulage : mon problème est mineur, je continue à être en bonne santé, et j’ai pris la précaution d’anticiper une évolution rapide avec d’autres examens.

Le lendemain au réveil, je suis atteint d’un blues à couper au couteau. Le défi réjouissant de la semaine dernière est mort-né : ma vie a repris son long cours tranquille aux méandres de mon cru. Je retourne à une recherche calculée de longévité et à l’usufruit à petite vitesse de la vie, monotone. L’urgence de l’échéance précipitée a cédé au bien vivre avec une perspective étendue : je passe de l’impératif absolu de vivre l’instant, à une vie programmée avec ses contraintes et ses routines. Une déception mélancolique m’enveloppe de l’intérieur.

Je reconnais mon goût pour la vie au galop, le stress, le risque ; l’adrénaline qui fait brûler les étapes, préférer l’accident à la conduite raisonnable. Fuir l’ennui du quotidien, par un défi flambeur de contraintes : viser le dépassement. La fulgurance d’un présent d’adolescent avide vécue sans penser à la puissance de l’environnement. Suractivité qui essouffle, laisse le cœur battant ; vie intense quel qu’en soit le prix, et son risque mortifère : bien vécu paradoxal, maladif que la chance a su m’éviter de payer le prix fort.

Le contre-choc amorti, le vieil adolescent s’assagit : je vais donner son temps au temps, continuer droit dans mes bottes pour jouir au mieux de la vie, conscient de son effervescence.

07/06/24

Cher Ami,

Allongé en travers du divan de mon bureau, mon livre me tombe des mains ; le silence bruissant de la nature me berce, la douce somnolence d’une sieste d’automne m’emporte.

En fond de toile, le diagnostic médical d’une tomographie en suspend me tracasse jusqu’à l’angoisse. Le crépuscule brumeux du songe dénoue mon estomac : mon incurable optimisme me propose des considérations scientifiques et des calculs de probabilité ineptes : l’altération de l’analyse de sang à l’origine de l’examen d’image entretient mon vague à l’âme. Je lâche prise, et plonge dans l’errance intuitive du sous-monde de la dispersion oiseuse…

L’urgence d’une fin de vie précipitée devient une adrénaline jouisseuse, un mieux vivre immédiat : je savoure l’instant, me dépossède d’autres impositions. Un sentiment de liberté se superpose, écarte les sentiments coupables des dettes et des devoirs : seul avec mon reste à vivre, mon désir déshabillé d’apparences, d’images imposées, laisse tomber le poids de l’histoire. Face à la béance de l’absurde de la fin « avec sa gueule moche *», plus de procrastination, pas plus de moraline : les semblants érigés en besoin s’effondrent.

La frayeur du lendemain, ses décisions et ses conséquences, disparaissent devant la prééminence du fugitif présent : les ténèbres sont repoussées dans les coulisses, la scène des mille péripéties de la réalité me captive. La perspective s’est raccourcie, mais sa nature n’était pas différente : je me berçais d’une échéance à perte de vue, au prix d’affabulations aujourd’hui insensées, qui me détournaient de l’infini présent de la vie.

La priorité vitale me délivre un laisser-passer, le droit au court-circuit, me tranquillise : l’instant imminent s’impose enthousiaste, je respire paisible, vibre de sensations mêlées de réminiscences allègres.

Désirs et sentiments repaginés, complexes et paradoxales, comme transparents, m’accompagnent, bordant la courte avenue en lacet des prochaines heures. Un ciel bleu parcouru de quelques nuages symboliques illumine une courte perspective, Magritte.

*Boris Vian