Louis (2)

Un tourbillon d’hirondelles met le ciel sens dessus dessous (Françoise Naudin)

Les environs immédiats des adultes offrent une attraction : un puits à margelle ; curieux et provocateur Louis s’y dirige. Il sait qu’on le surveille, sent qu’un adulte l’accompagne. Allongé au bord du vide, deux mains enserrent ses chevilles ; Bruno, le plus jeune de ses oncles, confirme : « Je te tiens, tu peux y jeter un œil. », et lui retire un reste d’appréhension. Il regarde sans le voir le fond du grand trou noir à l’haleine fraiche et humide, s’y complet, et crescendo crie en souriant : « Qui est là ? Qui est là ? » ; Bruno : « C’est seulement un réservoir d’eau, mais tu pourrais t’y noyer. »

 La scène a mobilisé l’attention des adultes, inquiets à des degrés variés. Louis pressent l’opportunité de voir exaucer une demande de fin de vacances : il saisit la main de Bruno et espiègle lance : « Maman, je peux monter jusqu’au lavoir en vélo, une dernière fois !? » Bruno et lui sourient : l’aîné, il sera le dernier à prendre son bain dans le tub. Sa mère, après un coup d’œil circulaire et l’approbation amusée du parterre, répond : « Vous êtes de retour dans une demi-heure ! »

Deux cents mètres de montée, on quitte le Doubs pour le Jura, on arrive au lavoir : Bruno et Louis ont la surprise d’être accueillis par une nuée d’hirondelles. Par milliers elles virevoltent étourdissantes, ou sont posées un peu partout dans le lavoir, sur les rebords des toitures, des portails, des volets, sur les fils électriques… Louis ébahi « Elles gazouillent si fort qu’on ne s’entend pas parler » Bruno « On dit elles trissent ! C’est la fin de l’été, on va assister à leur départ ; elles vont quitter la France pour passer l’hiver en Afrique où il fait plus chaud : un voyage de plusieurs milliers de kilomètres. » Louis : « Je voudrais bien être une hirondelle… » La nuée, comme un seul être prend son envol, en quelques secondes s’élève dans le ciel, jusqu’à se confondre avec les nuages épars de l’horizon.

De retour à la maison, Louis raconte l’évènement : la mère et la grand-mère lui posent quelques questions, le reste de la famille fait mine de s’intéresser. 

Louis (1)

Samedi 21 septembre 1957, Jallerange. Dans la maison de campagne de son arrière-grand-mère, Louis 6 ans ne comprend pas pourquoi demain sera le dernier jour des vacances ? Pour sa rentrée en 11ème, il ira à l’école Pasteur à Fontenay-sous-Bois ; il retournera vivre avec son père et sa mère. Elle l’avait confié, ces deux dernières années, à sa propre mère, pour qu’il fasse ses premiers pas au jardin d’enfant de Stanislas à Paris.  Entre deux et quatre ans, il avait suivi sa mère et son père à Saïgon en Indochine, pour des raisons de travail. Changement et déménagement : il se sent balloté, comme un chiot dans la gueule de sa mère, sans ressentiment ni appréhension, livré à une immensité indéfinie aux aléas impérieux. Son père lui dit à chaque fois « Tu verras ce sera mieux … » : ça n’est pas moins bien : il s’y fait. Quand il objecte « Mais on est bien ici, maintenant ! », la réponse se répète « Fais nous confiance. » Pas de souffrance, un désarroi cotonneux auquel il se conforme, qu’il intègre.

La lumière de fin d’après-midi illumine la petite assemblée familiale déjà nostalgique, l’été se termine. Quatre générations sont rassemblées dans le jardin sur le pas de la porte vitrée de la salle de séjour autour de la bisaïeule : réjouie elle savoure son statut malgré les ans qui pèsent sur ses épaules et ses traits. Les deux générations intermédiaires échangent souvenirs et plaisanteries, sous-entendus à la douce amertume : l’ambiance est détendue. Louis, profite de l’inattention des adultes, et laisse derrière lui son jeune frère et sa sœur cadette jouer sur la pelouse, pour faire un dernier tour dans le parc. Il monte par le sentier du coteau boisé : les arbres immenses se froissent et craquent sous la brise, une odeur de résine et d’humus parfume l’air. Étourdi, il s’assied au pied d’un fayard, se fait une niche entre ses racines, s’adosse à son écorce lisse. A l’instant de profiter de son refuge, il entend : « Louis. Louis ! LOUIS !! » Obligé il répond « Oui ! » Son absence n’est pas passé inaperçue…

De retour parmi les siens, sa mère lui rappelle qu’il doit dire où il va se promener et que c’est bientôt l’heure du bain.  

Non-sens.

L’absurde de la vie a quelque chose d’insupportable : j’en essaye l’approche dans un effort de lucidité, non strictement raisonnable. Devant l’appel en maelström des profondeurs de l’espace-temps, j’ai le vertige : je résiste, mes références sensibles et intellectuelles s’évanouissent, je flotte dans l’univers sidérale de la fantaisie. 

La perspective de la rencontre avec le vide absolu, l’absence de miroir m’entraîne en une irrépréhensible dépression. Le non-sens pousse au flirte avec l’acte d’auto – suppression. La conséquente recherche d’un point final, me pousse à appréhender divers modes de suicide. Intentionnel et individuel l’acte pourrait s’imposer consciemment.

D’autres phénomènes grégaires, sociétaux, tiennent d’un inconscient collectif (?) plus pervers. Alors que des progrès de tous types augmentent rationnellement notre qualité et notre espérance de vie, le genre humain a développé, récemment, une variété de comportements autodestructeurs : suicide en masse, une répétition sociale. Aujourd’hui parasite dominant de la planète, le cloporte humain ne s’est-il pas lancé comme les lemmings, entre intellectualisation et imagination fertile, dans une course vers un suicide collectif !? Après avoir tenté de nous différencier en supériorité des autres animaux, nous retrouverions un principe de la vie ancestrale : le collectif va au suicide, pariant sur la survie de quelques ultimes représentants. Dans notre cas s’il en est !?

Quelques symptômes : l’inflation du développement des armements pour des guerres hégémoniques ; la consommation surdimensionnée d’une minorité de biens superflus entrainant la déchéance de notre planète ; la proportion croissante des loisirs de fiction loin de quelconque réalité ; l’accroissement des écarts entre les plus pauvres et les plus riches ; l’incapacité à éradiquer la famine de la pauvreté extrême et le développement de l’obésité morbide ; le refus d’étudier la complexité de la situation et le choix de l’aveuglement des apparentes solutions réactionnaires etc.

Quelques uns survivront, peut-être, pour un retour à l’équilibre : j’y trouve une probabilité importante, éprouvante!