Méridienne !

Le sommeil profond fait plonger dans le rêve : l’inconscient noueux sourd des fantasmes douloureux, sources d’analyses et d’interprétations en cascade : plaisir intellectuel sans fin, onanisme cérébral à la virtuosité enivrante. La rêverie de l’assoupi entraine un lâcher-prise : l’être social s’efface, son anxiété s’évanouit, un souffle libre jaillit dans les ailes fragiles du cerf-volant. Sans repentir, une digression s’immisce ; l’esprit dérouté bat la campagne à fleur de peau : laissée à son libre cours, l’imagination divague, brise fraiche dans l’ambiance surchauffée du quotidien.

Quelques lignes de « La poétique de la rêverie » de Bachelard sous les yeux, quelques réminiscences au cœur, j’embarque pour des îles au long cours. Méridienne allongée, le faune assoupi dérive au gré d’eaux songeuses … Centauresses brunes et blondes m’accompagnent sur la berge, lointaines, baignées dans les brumes irisées qu’exhalent la langueur fluviale. L’onde féminine m’enlève, irrationnelle, jusqu’à l’embouchure d’une immensité marine : l’enveloppe des mots devient sensations, les objets s’évanescent, une sublime chasteté sentimentale me berce, traversée aux très-fonds de la nature, subtilités oniriques au cœur d’une vie sans censure.

La rêverie ne sanctionne pas le rêveur : ni l’inconscient pesant et coupable, ni la rationalité des règles du présent ne le retiennent. Le rêveur de rêveries promène son androgénie originelle dans l’immensité de son monde intérieur, sans obligations sociales, à distance des ténèbres de ses fantasmes : déposé en marge de l’agitation humaine, il se fond dans sa rêverie, se dissout.

Les remparts masculins de l’ordre cèdent sous la pression féminine d’une mer sans lisières : abandonné à sa magie, je perds pied, succombe léger. Un reflet de lucidité subsiste à la proue de ma chaloupe ; je vogue vers une matrice déconstruite, dans un long silence à la musicalité envoutante. Un sentiment se substitue au reste de conscience suspendue dans l’éther : communion de l’origine et du futur, étincelle de vie, âme perdue. Rêverie antre de la poésie.

En vrac !

Le prosélytisme est synonyme de zèle, assorti de la conviction totalitaire de celui qui apporte la bonne parole. Le sceptique y voit aveuglement, quel que soit religion ou philosophie, science ou technique. Les bonnes idées, le plus souvent passagères, trouvent leur place après confrontation avec d’autres dans une réalité mouvante.

Je préfère ceux qui, en retrait, n’ouvrent la porte de leur aide qu’à la demande, requièrent un préjugé favorable, une étude préalable, un effort ; ils refusent vulgarisation et propagande et sont taxés d’élitistes. 

La laïcité républicaine se veut tolérante, une forme de réserve proche de la neutralité, difficile ; le refus de l’ostentation de signes d’appartenance à une croyance pose problème : une sensibilité ambiguë tolère la bure franciscaine, l’habit du clergyman et moins le voile musulman.

La religion catholique et son prosélytisme d’essence dès le deuxième siècle intègrent notre paysage ; le Pape actuel favorise le dialogue œcuménique, mais les évangélistes en font leurs choux gras. L’Islam est tolérant, reconnait les autres religions monothéistes, mais sans leader pour le rappeler. Les confrontations sont inévitables.

Les difficultés du XXIème ne se limitent à ce sujet moyenâgeux, ni à la guerre en Ukraine et à la misère dans le monde, qui accompagnent l’histoire de l’humanité : la planète se délite et nous vivons une tragédie. Prophètes bien intentionnés et autruches populistes ne manquent pas, mais leurs discours n’en embrassent pas la complexité.

Devant l’urgence de la crise planétaire la recherche d’une solution personnelle prend des allures criminelles : se charger de la misère du monde ne sert à rien, tenter de se sauver seul non plus. Le privilégié, libre de penser au non-sens de la vie, se voit obligé à réfléchir à une question qui le dépasse.

Pour embrasser la complexité du présent, une nouvelle approche passe, peut-être, par une déconstruction lucide de notre mode de penser : la remise en question apparentée au retour vers le vide est antagonique avec le présent épicurien, et les ressources du quidam.

https://music.youtube.com/watch?v=il5Vb4q1Ntg&feature=share

« Le Culbute-Pucelle »

La contingence, aussi nommée accident ou improbable, s’impose, parfois heureuse.

Je songeais à échanger mon chapiteau pour une habitation fixe ; je résistais, procrastinais.

Le poète et sa légende, amical présent, ont précipité ma décision.   

Extrait du recueil de Mario de Andrade « Clan du Jabuti *». (Traduction libre et non autorisée)

Vent fleuri roule par les rails.
Il vient de loin, des grottes préhistoriques…
Descendant les montagnes
Il a fui les escarpements assombris du Culbute-Pucelle

Trémulation brusque de peur.
Effroi.
Feuilles pleureuses d’eucalyptus.
Cloche sonne.
Personne.
La solitude angoissée des arêtes…
La paix fruste effarouchée des gorges de la montagne…

La chaîne du Culbute-Pucelle
Non elle n’avait pas ce nom…
Ils étaient de l’autre côté,
Sont venus au village marier
Et ont traversé la chaîne,
Le fiancé avec sa fiancée
Chacun d’eux sur son cheval.

Avant que n’arrivât la nuit
Ils se sont souvenus de rentrer.
Ils ont dit adieu à tous
Et se sont mis de nouveau
Par les raccourcis de la chaine
Chacun d’eux sur son cheval.
Les deux étaient heureux,
Sur la hauteur tout était paix.
Par les chemins étroits
Lui devant elle derrière.
Et riaient. Comme ils riaient !
Riaient même sans raison.

La chaîne du Culbute-Pucelle
Non elle n’avait pas ce nom.

Les tribus rousses du tard
Rapidement fuyaient
Et pressées se cachaient
Là en bas dans les concaves

Craignant la nuit qui venait.

Pourtant les deux continuaient
Chacun d’eux sur son cheval
Et riaient. Comme ils riaient !
Et leurs rires aussi se mariaient
Avec les risées des rocailles
Qui sautant frivoles
Du sentier se détachaient
Cherchant l’escarpement.

Ah, Fortune inviolable !
Le sabot s’est posé en porte-à-faux.
Donnent fiancée et cheval un saut
Précipités dans l’abîme.
Pas même le choc s’est écouté.
Il fait un silence de mort.
Sur la hauteur tout était paix…
Cravachant son cheval,
Dans le vain de l’escarpement
Le fiancé s’est précipité.

Et la chaîne du Culbute-Pucelle
Culbute-Pucelle s’est appelé.

*Tortue terrestre.                  

Le sang mêlé de la poésie et de la terre, légende authentique de tradition orale enracine, intransitif.