
Samedi 21 septembre 1957, Jallerange. Dans la maison de campagne de son arrière-grand-mère, Louis 6 ans ne comprend pas pourquoi demain sera le dernier jour des vacances ? Pour sa rentrée en 11ème, il ira à l’école Pasteur à Fontenay-sous-Bois ; il retournera vivre avec son père et sa mère. Elle l’avait confié, ces deux dernières années, à sa propre mère, pour qu’il fasse ses premiers pas au jardin d’enfant de Stanislas à Paris. Entre deux et quatre ans, il avait suivi sa mère et son père à Saïgon en Indochine, pour des raisons de travail. Changement et déménagement : il se sent balloté, comme un chiot dans la gueule de sa mère, sans ressentiment ni appréhension, livré à une immensité indéfinie aux aléas impérieux. Son père lui dit à chaque fois « Tu verras ce sera mieux … » : ça n’est pas moins bien : il s’y fait. Quand il objecte « Mais on est bien ici, maintenant ! », la réponse se répète « Fais nous confiance. » Pas de souffrance, un désarroi cotonneux auquel il se conforme, qu’il intègre.
La lumière de fin d’après-midi illumine la petite assemblée familiale déjà nostalgique, l’été se termine. Quatre générations sont rassemblées dans le jardin sur le pas de la porte vitrée de la salle de séjour autour de la bisaïeule : réjouie elle savoure son statut malgré les ans qui pèsent sur ses épaules et ses traits. Les deux générations intermédiaires échangent souvenirs et plaisanteries, sous-entendus à la douce amertume : l’ambiance est détendue. Louis, profite de l’inattention des adultes, et laisse derrière lui son jeune frère et sa sœur cadette jouer sur la pelouse, pour faire un dernier tour dans le parc. Il monte par le sentier du coteau boisé : les arbres immenses se froissent et craquent sous la brise, une odeur de résine et d’humus parfume l’air. Étourdi, il s’assied au pied d’un fayard, se fait une niche entre ses racines, s’adosse à son écorce lisse. A l’instant de profiter de son refuge, il entend : « Louis. Louis ! LOUIS !! » Obligé il répond « Oui ! » Son absence n’est pas passé inaperçue…
De retour parmi les siens, sa mère lui rappelle qu’il doit dire où il va se promener et que c’est bientôt l’heure du bain.