Brésil!(1)

Enfant, je collectionne les drapeaux : collage de vignettes probablement d’une marque de chocolat ou de lessive. Celui que je préfère, pour ses couleurs tropicales, a un losange couché, un trou enrubanné ; un rêve, un fantasme.

Je réside à l’étranger, passe des vacances en Europe, en Afrique du Nord…  

Dans les années 70, la copine Carioca d’un ami, me fait connaître le « Discophage » derrière le Panthéon : un club de musique brésilienne. Quelques musiciens et des enceintes acoustiques sur une courte estrade font entendre l’actualité de la Musica Popular Brasileira (les Variétés !). Des diapositives des plages de Salvador et Rio de Janeiro au hasard des murs, on danse sur les bandes son, et les artistes sont fêtés avec une ferveur verbale sans limite – On donne de la voix : chant, paroles, onomatopées, cris, rires et pleurs mélangés !-, doublée d’une pantomime rythmée, joyeuse, sensuelle ! Sans comprendre un mot de l’enthousiasme des brésiliens expatriés, l’inorganisation et les caïpirinhas calibrées ont raison de mon rationalisme cartésien : la joie de vivre et la décontraction sont incomparables.

La société pour laquelle je travaille, ouvre une filiale de ce côté-là de l’équateur :  je postule, et suis élu.

« J’ai fait un rêve… »

Entre loup et chien, je divague… Les mots gênent mon appréhension du monde, le paravent à claire voix de la parole fait écran au réel que je veux embrasser. Mots indistincts s’amollissent, dégoulinent, s’évaporent, s’évanouissent, je glisse dans un voluptueux tourbillon qui s’entrouvre, les ondes d’une jouissance inconnue m’enlacent… Fulgurant langage explose, sa structure en biscuit se disperse dans une poussière sans retour, l’Innommable m’étreint, me suffoque, une pieuvre informe m’absorbe…Réveil en nage, je crie haletant : « Ah le temps ! »  

Fort de notre vocabulaire, nous avons conquis l’univers, et l’histoire de l’humanité ressemble à un succès. La caractéristique très performatrice de cette capacité à imaginer des concepts qui répondent à nos fantasmes, à produire quelques règles qui organise en partie notre monde, nous a transformé dans le phénomène vivant dominant. Les limites apparaissent : notre discernement enregistre une complexité tous les jours supérieure ; la capacité humaine à la prendre en compte est dépassée, submergée ! Pour les optimistes, l’intelligence artificielle cernera la vie de cet univers devenu insaisissable, elle organisera l’incompréhensible de l’évolution humaine et de ses conséquences : elle nous dirigera, inéluctable ! Quelques individus élus – Le commun des mortels ne saura plus comment !-, auront la responsabilité de conduire « Very Big Data », qui nous dispensera la bonne parole dans tous les domaines interconnectés : quelques millions d’algorithmes !

En tenaille (Dit-on !), un nouveau jour politique se lève à l’est, celui d’un empire au sourire sournois… Une illustration : le plus vieux jeu de stratégie du monde (Un peu moins de trois millénaires) est d’origine chinoise le « Wéiqi », plus connu en occident (depuis moins de deux siècles) comme « jeu de Go ». Les règles sont simples et les combinatoires infinies ; les adversaires s’affrontent dans une conquête de territoires, avec pierres noires et blanches sur un plateau préalablement marqué, quadrillé, à l’étendue limitée, c’est un jeu. Toutes les pierres ont la même valeur : le temps et les circonstances décident de leur importance, passagère.
Dans la réalité géopolitique, le nouvel adversaire, annoncé depuis quelques décennies, est ordonné ; la démocratie libérale occidentale – Et ses valeurs individualistes ! -, avance en ordre dispersé. Le soleil levant a su copier notre modèle et un champion, aux avantages certains, se dégage : la nation, qui étendra une influence prépondérante sur l’humanité, réunit 1 milliard 400 millions d’habitants et 2200 représentants dans un parti unique…
Mon droit à la parole a commencé à se réduire comme une peau de chagrin.
Mais je suis terriblement vieux jeu !  

Hors catalogue.

Sans oublier les violences sexuelles à la souffrance profonde, je regarde par la fenêtre le jardin tropical du sexe et sa faune luxuriante, luxurieuse… Une sente courante conduit le jeune à la rencontre de l’adulte ; j’ai lu « renoncer, acquiescer, reculer, céder, consentir, plier, livrer, donner, se soumettre, succomber, s’abaisser… »

La complexité des ressentis bouscule, impulsionne et répulsionne, heurte et refoule, construit ; le vocabulaire de l’histoire individuel a du mal à rendre les dérapages, les accélérations, les allers et retours d’un chemin autrement trouble : goût profane et image intruse, odeur pervertie et stridence corrompue, atteinte fatidique. Les sentiments glissent incertains : recherche – embarras, surprise – découverte, dégout – plaisir, aiguillon – peur, douleur – acquiescement, soumission – agrément, étrangeté – divertissement, jouissance – envol, volupté – naufrage, paix – manque, insatisfaction – quête.

Le choix – En est-il un !?-, d’accéder à une vie sexuelle partagée, entraine sur une pente savonnée : quête irraisonnée, existentielle, question de survie vrillée aux tripes. Un désir indéfini concentré à l’entrejambe s’étend fiévreusement à l’être mal parlant ; dans un cri étouffé s’engage la fouille du partenaire.

L’adulte averti a tôt fait de remarquer l’agitation à fleur de peau. Un sourire pour une conversation isolée, proposition surprise pas inespérée. Intérêt masqué, l’écoute de l’ainé courtois marque une approche, sournoise. Assoiffé d’apprentissage inconnu, le jeune pressent l’intérêt ambigu, embarque. De regards en réparties, les sensibilités s’alignent, s’aiguise la curiosité. Étrange instigation, le maître débonnaire et le disciple inquiet se reconnaissent. La main se pose, un sentiment paradoxal sourd : rassurance et envahissement. L’abandon de la pose installe le doute ; première absence : question suspendue ! L’imparité de la conversation revêtue de paterne/materne distance, brûle de suspicion. L’ascendant de l’expérimenté insinue, puis confirme une perspective… On prend garde de cacher l’effusion ; « Tu m’appelles, quand tu veux. ». La porte entre-ouverte donne le vertige et l’apprentissage se poursuit, ou pas.

L’adulte a l’initiative, sans écart, sans refus, il avance sûr de son désir. Le jeune méconnait le jeu, l’inconnu l’attire, reflet brillant au fond de sa solitude.

Le cycle vital se poursuit au gré des hasards, des jeux, des malentendus…Expérience constructive et/ou traumatique, peut-il en être autrement !?

Le jeune individu, et son histoire en partie écrite depuis des années, indicible, est poussé d’un désir frustre, sur un chemin bordé d’ombres et d’ornières, de jouissance et de frustration : destin incertain.