Marcher

Je marche : cette démarche est plus qu’un simple mouvement de corps.

Rationnellement sceptique j’ai du mal à croire. Le doute me fait chanceler ; la jambe gauche se lance vitale, la main droite résistante flotte. La jambe opposée emboite le pas suivie de la main gauche surprise, mais soumise. La machine est lancée : l’échasse malhabile poursuit à l’intuition un bel horizon, la dextre paluche quitte, pour un autre lendemain, l’ombre réflexive de son refuge. La guibolle tribord pour garder l’équilibre embraye le pas, trainant la patte sans raison, une pogne désajustée l’accompagne. Le mouvement est amorcé, la jambe gauche sans mauvaise foi cherche son chemin, et la main droite couvre la page blanche de ses méandres. Les partenaires d’errements et d’écriture adoptent la dynamique…

Une histoire m’obsède. En 1941, on demande à Raymond Aron, déjà intellectuel de référence des « Forces Françaises libres » à Londres, de recevoir un juif polonais venu témoigner de l’existence des camps d’extermination nazis en Europe : attentif il l’écoute, mais n’en fait rien. Lui et d’autres.
Des années plus tard il confesse : « Je l’ai su, mais je ne l’ai pas cru : je ne l’ai pas su. » L’économiste sociologue, à l’indépendance et la sensibilité hors de question, n’a pas cru : il a rejeté la connaissance du champ de son savoir
Le savoir requière un acte de foi : le doute persiste.

Retour sur la saudade.

En France, généralement, si vous demandez à un indigène s’il aime le verre de vin qu’il boit, il répond évasivement : « pas mal ! » générique national, petit dégagement en touche. Ou bien, après réflexion, il disserte : on circonscrit les détails de l’analyse et les limites du propos.
Au Brésil, dans la plus-part des cas, à la même question l’autochtone qui boit un verre de bière répond enthousiaste : la boisson est délicieuse, « stupidement glacée », et vous rallie à son avis sans vous écouter. La boisson est un prétexte à la fête, à l’ébullition de la comme-union ; les sentiments débordent le propos.

Deux caricatures : le français se veut rationnel « Je pense donc je suis !», la raison teinte sa plaisanterie d’ironie : railleur ! Le brésilien s’affiche léger « Au sud de l’équateur il n’y a pas de péché !», tout est tourné en dérision : hilare ! Complémentaire ou incompatible, leur conjugaison est ma cruelle joie de vivre !

Une fondamentale épaisseur différencie le sens des mots. En pays gaulois la nostalgie, dictionnaire aidant, trouve un sens commun entre gens de bonne compagnie ; on tolère de subtiles variantes.
« Em terrae brasilis », la promiscuité de l’assemblée interdit la miscibilité, la saudade – Pas de dictionnaire rabat-joie ! -, est instable : jurisprudence régionale et tradition orale. Le Brésil 17 fois la France, c’est l’Europe !

Autre approche du sens de « saudade », écoutez la mélodie et la musicalité des mots, porté par le rythme : songeur irrévérencieux !
Deux chansons brésiliennes : « Chega de saudade » « Arrête avec la saudade » https://youtu.be/yUuJrpP0Mak d’Antonio Carlos Jobim et Vinicius de Moraes, bossa nova de référence, chanté par Joao Gilberto dont la retenue nous est proche . Et « Samba em preludio » https://youtu.be/rF2BK9EuJso composition de Baden Powell et Vinicius de Moraes, chantée par Vinicius de Moraes, Maria Creuza e Toquinho. Vinicius après avoir écouté la mélodie « saudosiste » la première fois, à penser que Baden Powell, irréfléchi, avait plagié Chopin… Véritable histoire de pochtron !

Deux origines culturelles, deux illustrations sonores : une portugaise, Amalia Rodrigues https://youtu.be/06h-lzBkY1U où on reconnaitra le poids du destin du fado. Une autre africaine, au large de l’Afrique de l’ouest les îles du Cap-Vert Cesaria Evora chante « Sodade », https://youtu.be/ERYY8GJ-i0I marqué par le « Banzo », ce mal du pays sans espoir des esclaves.

La bossanova, reprend les accents nostalgiques un clin d’œil dissonant dans la mélodie, humour nécessaire au désir de renaître, un pied sur la terre ferme « da pedra, do fim do caminho », « de la pierre, de la fin du chemin », https://youtu.be/Zjn1AX8UmUk , chanté par l’inoubliable Elis Regina.
Ou la samba chantée par Maria Bethania, Gilberto Gil et Caetano Veloso « Saudade dela » « Saudade d’elle » : https://youtu.be/p9Myac07xeA de Nizaldo Costa / Roberto Mendes, (Saudade de la Saudade !).

Pour n’en jamais finir avec la saudade : Chico Buarque de Holanda, « Tua cantiga », https://youtu.be/dk8arhNQta0  une samba aux accents de  « Choro » (Genre musicale née aussi au XIXème comme la samba !), presque une valse et la lettre, nouvelle (2017) chanson de troubadour,  gagnent l’atemporalité, balaient d’une main de réminiscences les controverses : saudade ! 

Face à la page blanche,

Sans heure, je choisis un lieu familier, le réduis d’un éclairage sur l’établi : je me recueille. La voix d’un instrument, d’un trio m’aide à me réfugier.
Le clown, plume à la main, rentre en scène.
Un amer souvenir tensionne la page blanche, une ombre la chancit ; un orage l’enflamme, une impatience la chiffonne ; ou une tâche l’encombre, ou bien un rêve la soustrait à mon attention : passage à vide, j’erre dans des limbes athées. Leucosélophobie, passagère.
Des réminiscences encombrent le miroir que je maquille de mots précipités : ils s’allongent démesurés, logorrhée! Un paragraphe, deux parfois trois, ou encore je poursuis jusqu’au bas de la page. Je m’essouffle, première échéance.

Je me lève, sous prétexte d’un verre d’eau, d’un thé vert ; de retour assis un auteur à la main, un poème sous les yeux, une image frappe à ma porte, un rêve m’inspire, m’assoupit. Le désir d’avoir produit quelque chose me ramène à mon brouillon ; je relis les phrases jetées en vrac. Désillusion ! J’y cherche l’idée, l’image, le sentiment ou le trait pertinent qui parlerait tout seul, qui pourrait dire quelque chose. J’y trouve ce que je ne peux pas écrire : je repousse la jaculation primaire vers le bas de la page. J’en garde un mot, une formule, une phrase courte : l’étincelle qui met en route la machine à écrire, de nouveau.

Le second départ est plus lent, je freine, dessine des courbes pour mieux élaborer ; je creuse, sillonne, essaye un mieux : éviter l’image saturée, le déjà lu. Je me perds dans les dédales de ce que voudrais dire et que j’ignore en partie : une intuition me guide, ma plume trébuche, l’objectif est vague , sans fond, le chemin encombré. Les détours confondent : je contourne sans circonscrire ; les circonvolutions de mes errements m’agacent, m’excitent.

Je m’agite sur mon siège. Pas de main libre, ni de quête du trait de génie ; artisan besogneux je cherche le mot juste, le résumé qui en dit plus, l’expressivité contenue des syllabes, l’aisance du geste premier : s’approprier une lecture naturelle, une esthétique singulière, oser sans prétendre.
Après plusieurs heures quelques lignes occupent le haut de la page : un premier pas. Les relectures des jours et des semaines donneront la patine de la tâche accomplie : inapaisé mais souriant.
La prétention d’écrire m’agite la nuit, me retourne : pourquoi oser ? La question reste suspendue : je poursuis l’impression d’exister, réelle illusion solitaire, mon orviétan, et retourne à mon établi.