09/05/25

Cher Ami,

Le ciel est gris anthracite : un orage se rapproche. Un voisin, un peu bruyant, a choisi une musique « Sertaneja », de « Sertão » terres éloignées des centres urbains et des régions de culture et d’élevage intensifs.

Comme les USA, le Brésil est un pays habité en bonne partie par les descendants de colons européens et d’une population esclave d’ascendance africaine. La musique du Midwest nord-américain, née au XIXème, et la Sertaneja au Brésil, née au XXème sont, toutes tendances confondues, à l’origine l’expression d’une communauté inter-états de travailleurs et petits propriétaires ruraux ; l’image-référence est celle d’un groupe d’hommes chantant, la nuit tombée, autour d’un feu de bois en rase campagne. Les deux pays ont des dimensions continentales ; le centre est une vaste région moins peuplée où l’activité agricole domine. Le style musical porte les valeurs d’une province éloignée, oubliée des courants culturels renouvelés des grands centres urbains : elle défend le traditionalisme et la permanence des habitudes d’une vie simple et rude. Les chansons nostalgiques ont le romantisme des paysages ruraux à la beauté bucolique et aux amours perdus : les paroles sont directes et mélancoliques comme la vie agreste. Au Brésil initialement, le chant est accompagné d’une guitare à dix cordes, auquel s’est ajouté l’accordéon, l’harmonica, puis des instruments de percussion, d’autres guitares à six et douze cordes… 

La musique du Midwest participe du Jazz, de la Country, du Rock, du Blues, de la Soul, du Gospel, du Hip Hop etc. La musique Sertaneja n’a pas le même rayonnement dans la musique populaire brésilienne. Mais elle se développe dans diverses couches sociales d’où naissent des sous-genres, le Sertanejo Romantique aux mélodies et arrangements plus sophistiqués, le sertanejo universitaire qui intègre des éléments de rock et de pop, et plus récemment le Feminejo et l’Agronejo portés par les courants féministes et l’agro-négoce.

Le « sertanejo » est un genre croissant au Brésil : né des racines de la vie traditionnelle, ses valeurs conservatrices trouvent un écho favorable dans la société actuelle.

02/05/25

Cher Ami,

La perte est inhérente à notre condition d’être vivant : la mère s’entrouvre pour séparer d’elle et du confort de sa toute puissance, une vie nouvelle qu’elle livre à la lumière. L’être humain cherche à compenser, transférer, dépasser l’expulsion irréparable de la mère.

Ma nature agitée me porte à l’action, à tort et à travers ; cabossé j’ai cherché à comprendre. Les mots s’imposent ; l’être parlant prend la main sur l’animal, gérant une autre frustration : l’impossible de dire. Agnostique, je respecte la croyance d’autrui qu’elle soit, occidentale, proche, moyen ou extrême orientale, animiste, philosophique ou matérialiste, quand elle n’est pas portée par un prosélytisme intolérant. Sceptique non aligné, j’avance solitaire, trébuchant, sur mon chemin sans garantie.

Le réel de la perte est l’événement primordial synonyme de l’avènement à la vie : traumatisme nécessaire. J’ai voulu me préparer, me protéger, m’excuser devant l’inévitable répétition. Au premier pas j’ai choisi, renoncé, pris dans le feu de l’action sans regarder ni à droite ni à gauche. Allant aveuglé par le futur proche, j’ai abandonné, défait, laissé tomber, je me suis dépouillé, privé. Plus loin j’ai aussi, reculé, capitulé, jusqu’à abdiquer de mon désir, désister de projet, j’ai renié et même abjuré ! Enfin, avec l’accumulation des pertes, j’ai fait l’apprentissage des enterrements, du deuil, douloureux souvent ; leur élaboration m’a conduit au détachement, à la séparation !

Chaque réponse intellectuelle trouvée à la castration primordiale, et aux suivantes, se révèle être de la taille d’un mouchoir : elle ne couvre que la tête, laissant le reste du corps exposé aux maux de la vie. La perte se répète à toute heure : frustré, je vais délaissant sur le bas-côté du temps choix et non-choix, et leurs inépuisables conséquences.

Je crois à une forme d’habituation morale et psychique aux pertes et aux renoncements, nécessaire pour survivre ; à la douleur physique je ne m’habitue. Et sans deuil, je somatise…

25/04/25

Cher Ami,

L’amour dans le sens romanesque puis romantique et érotisé d’aujourd’hui, est né au XIIème avec la poésie provençale ; exercice aristocratique, il s’est popularisé, démocratisé pour intégrer le plus intime de l’être culturel actuel. Aujourd’hui, l’amour d’une autre personne est à la fois restreint devant l’extension des types d’amour et vaste par ses déclinaisons. Du concept et de l’émotion qui a été à l’initiative : où est la création ?

Le latin amar est né du balbutiement primordial « mama ». Au début de notre ère, la mystique chrétienne qualifie d’amour le lien de Dieu envers les hommes, prêchant la réciproque et l’extension au prochain : adoration et dévotion deviennent dévouement au prochain. L’amour, affection amicale, se transporte moins solennelle à la famille, semblable au « storgê » grecque ; une tendresse s’immisce à distance de l’érôs grec, souvent homosexuel, et du philia amour fraternel. Grecs et latins voient dans la passion un ensorcellement, une aventure sur fond de magie, voire de malédiction.

La poésie et le désir d’émotion sont complices de l’enfantement de l’amour, la complexe étendue de son sens est bercée par la musique des troubadours : alors que les mœurs féodales sont très franques, au XIIème Aliénore d’Aquitaine lance le « fine amor », dénommé « amour courtois » au XIXème. Sous influence occitane encore au moyen-âge, après une superposition des sentiments amour et amitié, le premier va caractériser une relation sentimentale entre homme et femme sexualisée et idéalisée. Au fil de l’histoire l’amitié passera à être la version non érotique de l’amour. L’écrit véhicule littéralement la relation amoureuse et l’installe au cours des derniers siècles. Dans son discours souvent masculin il objective la femme. L’évolution du provençal « far amor », courtiser, en « faire l’amour » factuel de nos jours illustre l’évolution du concept ; sous les coups de boutoir des mœurs, femmes et hommes déjouèrent le sens du mot pour le plier à un sentiment libéré du poids d’un passé toujours plus récent.

L’amour, phénomène d’hier, s’est moulé à nos fantasmes et nous a paramétré, dans un lexique en perpétuelle dérapage.