Cher Ami,

La braise, qui traverse la nuit, a des traits que j’ai ignorés ; adolescent prolongé, je ne les ai reconnus qu’à l’approche de la soixantaine.
Mes premières années ont compté sur l’attention des femmes de ma famille. La mâle voix s’est fait entendre avec l’entrée à l’école. Si le suivi des enfants au quotidien revenait à ma mère, le chef de famille apparaissait pour sanctionner ; les bulletins scolaires aussi, aux résultats au mieux « satisfaisants ». De son enfance outre-mer, mon père tenait le désir de découvrir le monde, entraînant derrière lui femme et enfants ; sûr de son choix, convaincu de son bon droit, nous changions de pays, à minima d’adresse, tous les deux ans. Il nous voulait « bien élevés » et tolérants, français et polyglottes, musiciens et sportifs, catholiques et xénophiles… Il croyait à la manière forte pour ses deux garçons aînés ; la fessée à la ceinture était monnaie courante, provocant chez moi une rébellion, sans trauma. Un principe univoque : « La loi est dure, mais c’est la loi », et sans l’énoncer, « J’en suis le représentant ». A l’apogée de mon adolescence en 68, son absolutisme est devenu insupportable.
A l’âge adulte, entre distance géographique et affection indéfectible pour ma mère, j’ai évolué de la guerre froide à la tolérance polie. Ébranlé par mon premier divorce, sa vigueur sereine de grand-père m’a fait glisser vers une cordiale bienveillance.
Ma dernière compagne, lui trouva d’emblée des qualités : une rectitude morale et intellectuelle qui lui avait coûté des opportunités et l’avait obligé à des devoirs sa vie durant, mais aussi une générosité curieuse, attentive à la nouveauté, voire aux autres. Son désir de loyauté inflexible à ses valeurs et à ses idées, le rendait irritable à l’heure de convenir qu’il pût se tromper. Devenu aïeul à mon tour, j’ai baissé la garde, embrassé le vieil homme drapé dans sa fierté maladroite.
Papa était un honnête homme à la recherche de respectabilité : son assurance et sa rigidité de moine bénédictin cachaient un être sensible, pétri de la culture machiste, catholique et bourgeoise du XIXème siècle.
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