30/08/24,

Cher Ami,

L’amitié, la nôtre, est un sujet que j’aime à préciser.  « Ami » sous l’influence de l’histoire, de la culture, des mœurs a un sens multiple qu’un rire peut dénaturer.

Notre amitié n’est ni particulière ni bonne, ni belle ni petite, pas plus amoureuse que charitable ; elle n’est point religieuse et n’a rien de filiale : elle est échange, réciprocité et liberté. Elle tient à un non-alignement sur la vision du monde, mais cultive comme vertus cardinales un humanisme tolérant (intolérant avec les intolérants !), un scepticisme souriant, nuancé, tour à tour, d’optimisme et de pessimisme : les désaccords donnent lieu à la confession de singularités incorrigibles qui renforcent notre suspicion d’une quelconque vérité. Pas de profondes analyses, mais deux points de vue qui relativisent la hiérarchie des valeurs, discutent croyances et théories, questionnent principes et axiomes, multiplient idées et perspectives pour entrouvrir la fenêtre de notre horizon limité. Cynisme et mauvaise foi sont exclus ; humour et ironie tempèrent nos échanges. Nos émotions et sentiments s’exposent presque sans pudeur.

Au milieu d’autres rencontres, ces joutes oratoires, à fleurets mouchetés, sont le ciment de notre amitié : confrontations d’opinions et échanges d’informations, prétexte à maintenir la flamme de plusieurs dizaines d’années d’un lien qui s’allonge sans se distendre. Occasions de transformer, un moment, la course du temps en une brume accueillante, de vérifier nos sensibilités désalignées, leur dépassement face à la grande farce de la vie. Elles prévalent par l’émotion partagée de la poésie fugace, de l’esthétique introuvable, de l’absurde de l’humain. Ces bulles d’émotions aussi réelles que fictives m‘ancrent dans ce rêve éveillé qu’est la vie : non-sens savoureux au parfum de géranium, trompe-l’œil.

Le temps nous manque pour conclure. Quand parfois nous y parvenons c’est pour laisser la problématique abordée sans réponse, ouverte sur l’infini du doute ou du paradoxe.

Je me réjouis quand l’expérience se renouvelle, me donnant la sensation de renaissance d’une bienveillante rencontre.  

09/08/24,

Cher Ami,

Notre discussion m’a tenu en haleine ; je vois dans le sentiment d’appartenance une rémission, un pansement sur la blessure incurable de notre étrangeté face au monde et à nos semblables.

Avant de naître et d’être mis au monde le projet d’homme appartient corps et âme à la mère qui l’engendre. Mystère de la vie ; joie et dépassement de la mère porteuse. Plus qu’un souvenir, un traumatisme existentiel que, dans un long processus, le bambin dépasse pour gagner autonomie et identité, et se sentir unique au centre de l’univers. Sur son autre versant, l’unicité différenciatrice décline un sentiment d’étrangeté, grandissant ; l’individu ressent isolement et incapacité à partager, à communiquer. L’illusion de la fusion amoureuse ne dure ; les mots manquent, collisions et différences se multiplient. La poésie et les arts suggèrent, comblent, en passant, les vides d’un flou émouvant.

Le sujet fait l’expérience d’un soulagement avec le sentiment d’appartenance ; nous contre les autres. La famille et la mémoire de l’enfance, l’école et le club, l’entreprise ou le métier, la religion, la race, la nationalité etc. Appartenir borde d’un littoral notre identité flottante, crée le sentiment de communauté, réconfort nécessaire pour ne pas perdre les pédales …!!!???

La vie ne m’a pas fait apprécier ce mets.

Gasconnade : je survis avec mon étrangeté, mon incommunicabilité : l’amour et l’amitié viennent me bercer du partage de la fraternelle lucidité de notre incapacité à nous comprendre, à la communion : solitude et liens d’humanité et de tolérance, qu’un sourire entendu, un regard ému, un brin d’humour ou un mot d’esprit, un silence chargé de non-sens agrémentent. La conscience partagée de l’impossible de la relation, du rapport à l’autre, remplace le vide qui nous entoure d’un no man’s land brumeux.

Aux théâtres des grands boulevards, les défenseurs de toutes sortes de foi tiennent le haut de l’affiche ; leurs dieux idéalisés à la compagnie sans défaut, et leurs théories géniales sont portés aux nues.

Je me résigne, étranger, à savourer mon verre à moitié plein en bonne compagnie : un voile éthylique m’éclaire.

21/06/24,

Cher Ami,

Sans foi, j’affirme mon pas de quelques cannes. L’une est, depuis des années, « LES ESSAIS » de Montaigne (1533-1592).

Le décès de son ami Etienne de La Boétie en 1563 et celui de son père en 1568, l’invitent en 1570 à se distancier de la vie publique pour embrasser celle de chatelain. A 37 ans, après avoir considéré la mise au repos de son esprit, le peu de temps qui lui reste à vivre, le libre penseur décide de coucher chimères et fantasmes pour mieux s’en moquer. Il dit de son livre au Roi Henri III « il ne contient autre chose qu‘un discours de ma vie et de mes actions ». Les silences qui entourent son histoire, interpellent autant que cette chronique de plus de 1700 pages (Edition de 2001 du livre de Poche) qu’il n’a de cesse d’amender et de rééditer ; épigraphe de la dernière édition de son vivant, Virgile « Il acquiert des forces en allant ».

Pas de narcissique autobiographie ou de récit historique, il commente ce qu’il retient du naturel des hommes de son époque « les signes de l’âme » : laisse libre cours à sa pensée en leçon à vivre. Modeste, il écarte le docte mais ponctue ses pages de citations antiques et modernes : commentaires familiers, jamais intimes. Il écrit pour peu de gens ; en stoïcien insiste « c’est la fermeté non des jambes et des bras, mais du courage et de l’âme », apprécie la poésie des lettrés et celle « populaire et naturelle ».

Sa vie et ses écrits témoignent d’une actualité surprenante : en 1562, de la suite de Charles IX, il a un entretien avec « trois Indiens » avec qui il partage la surprise de voir « des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités » et « des mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté » : comment peuvent-ils souffrir une telle injustice ? En son temps il est critiqué pour « Irréligion ».    

Si Michel de Montaigne fait un mariage de convenance qui satisfait son père, en 1588 il fait la connaissance de Marie de Gourmay (1565-1645), célibataire, écrivaine, féministe avant le mot, proche des Libertins du XVIIème ; elle le considère comme son père d’alliance et prend en charge la sixième et dernière édition de 1594 qu’elle préface.