Cher ami,

Je rechasse peu de genres musicaux ; ma préférence va au jazz qui emprunte ses mélodies au spectre de toutes les origines et laisse les instrumentistes relire et interpréter. La musique baroque a une saveur d’enfance et je suis « accro » aux œuvres de J.S. Bach pour instruments solos. J’apprécie quelques chanteurs et groupes de musique populaire, et m’aventure dans des voyages composites entre héritage et réminiscence, expériences et partages.
Erik Satie vient compléter ma « courte liste » ; pourquoi, quand ou comment a commencé cette complicité ?!
Ses œuvres me projettent dans une réflexion introspective ; voile mélancolique doublé d’une transparente impossibilité à se prendre au sérieux. La mélodie est faite de retenue, sans grandiloquence, un humour sous-jacent colore sa verve un peu courte et complexe : l’art pour l’art a minima. Perplexe ou lassé de ma routine, je me réfugie dans la fausse légèreté subtile et aigue du mauvais élève du conservatoire de musique, dont la vie a été noyée dans l’absinthe : il me berce de son étrangeté familière.
Au passage du XIX au XXème, Satie connaît les poètes, Mallarmé Verlaine… plus tard Tzara Cocteau, les compositeurs Ravel Debussy, et aussi Honegger Milhaux Poulenc, entre autres, les peintres Picasso Braque Derain Picabia Duchamp Man Ray, etc. Précurseur de nombreux mouvements, discret, il abandonne le navire à son lancement. Le « Velvet Gentleman » intrigue, et trop original n’intègre pas la faune de Montmartre et de Montparnasse. Il a été l’amant de Suzanne Valadon 5 mois, et a salué leur séparation par un ostinato minimaliste, « Vexations » : une courte mélodie à répéter 840 fois. Il produit pour survivre de « Rudes saloperies » de cabaret, et nous laisse les « Mémoires d’un amnésique » de 50 pages blanches.
Il a quitté Honfleur, où il est né, à l’âge de 12 ans ; le petit port, célébré par Courbet et Monet, affleure dans son œuvre. Son ironie singulière tout à la fois séduit et détourne ; souvent socialiste laïc, il meurt catholique, d’une cirrhose, à 59 ans. À son enterrement, nulle personnalité.
Je voue un culte affectueux à cet inclassable.

