Entre amis,


Une fin de semaine : une visite à un musée d’art contemporain et d’une ville « historique », une journée au jardin, quelques repas arrosés, des discussions qui se perdent dans leurs méandres. Le retour de l’ami renouvelle l’habituel.

La présence physique de l’autre renoue l’échange : à l’oralité et au regard attentif de l’écran, s’associent l’épiderme et l’odorat ; la proximité intègre les 5 sens et les 4 dimensions qui renouent les files de la complexe humanité.

S’asseoir autour d’une table, partager une promenade se revêtent d’habits de fête ; l’averse de fin d’après-midi sèche au feu du dialogue ; les heures au grain dure se transfigurent en petits fruits juteux qui enivrent, font perdre la notion du temps, tendent à l’éternité.

Les corps laissent échapper l’émotion, interagissent ; la phalange d’un doigt se décrispe, un pied se balance, les bras s’agitent, le corps se détend, la respiration s’altère, le regard s’embrume. La subtilité essentielle de l’instant induit l’intimité, génère un rêve de relation, un privilège.

Le plaisir d’échanger à la vue d’un détail ou d’une œuvre d’art sollicite des énergies souterraines qui n’osaient affleurer ; une confiante proximité circule, une syntonie fine s’installe, un manque de pudeur embarque les intimes dans des associations d’idées, des révélations une autre heure incongrues. Le courant passe avec l’air partagé sans barrière, frémissement et humour ; la moquerie souriante, qui révèle le travers, la faiblesse, est une marque d’affection, d’amitié.

Pedro Nehring

D’heureuses contingences me l’ont fait rencontrer : il venait sur mon terrain inculte créer, entre semi-aride et tropical, un jardin : préserver la nature, l’agrémenter pour gratifier l’habitant d’un paysage de verdure fleurie. Sans nous être mis d’accord sur un dessin, nous avons échangé sur la vie, la nôtre : affinité à première vue. La franchise bonhomme de Pedro déconcerte, captive ; il me dit « non » en souriant, et mon idée paraît un enfantillage ; il écoute empathique, l’œil brillant, l’énoncé de mon rêve éveillé, pour à son tour me proposer un voyage qui me laisse éberlué. J’oublie les tenants et les aboutissants de ma divagation, happée par la sienne : il m’a écouté et sa solution est fantastique.

Sur le terrain à l’heure de définir/dessiner les îles, les taches, les bouquets, de vérifier les perspectives, de mettre en valeur, d’imaginer l’évolution, il se concentre silencieux ; maugrée un ordre, change d’avis, demande au jardinier toute son attention : pas de logique, pas de ligne droite, pas de courbe régulière, la vie a besoin de procéder, les plantes de se sentir libres. L’intuition, la sienne, qu’il essaye de communiquer, est le début et la fin de sa démarche ; un paysagisme féminin déborde les règles qu’il n’a apprises : héritage de son père et du savoir d’années au grand-air. Il disait « Il faut connaître la forêt primaire pour faire du paysagisme ». Ce regard sur la vie le guide, émerveille. Sa générosité originale captive par sa sincère élégance.

Le musée d’Art Contemporain d’Inhotim (700 œuvres de 60 artistes et de 40 nationalités différentes) baigne dans un jardin de 140 hectares ; Pedro est le principal idéalisateur et réalisateur de ce parc : écrin du plus grand musée à ciel ouvert du Brésil. Son dernier travail « Jardim Sombra e Agua Fresca » de 32000m2 est le résultat d’un processus créatif de 10 ans. Salué nationalement et internationalement, j’ai eu la chance de le connaître.

Nous convenions à chaque rencontre, écourtée, d’ouvrir une bouteille de Château Neuf du Pape que je garde pour la prochaine fois… A mon bureau, je me réjouis du paysage de mon jardin inachevé, une pensée émue pour son créateur.

Gal Costa !

Son nom sonne comme sa voix, claire et vibrante, brillante : elle s’est éteinte brutalement à 77 ans, son agenda rempli d’une tournée au Brésil et en Europe.

Gal Costa compose avec Maria Bethânia, Caetano Veloso et Gilberto Gil les trois mousquetaires du mouvement musical « Tropicalia » qui s’étend aussi à Tom Zé, Torquato Neto, Jorge Benjor…

Bisexuelle déclarée, elle est depuis 1998 en couple avec Wilma Petrillo. Gal n’a jamais pu avoir d’enfant ; elle a adopté en 2007 avec sa partenaire un garçon de 2 ans, Gabriel.

Sa carrière d’Interprète commence, à 19 ans, avec ses 3 amis à Salvador de Bahia en 64 : sa voix et sa présence squattent la scène. Son premier enregistrement avec Maria Bethânia est l’année suivante ; son premier 45 tours solo suit. Son premier LP est gravé avec le débutant Caetano Veloso en 67. En 1976, les trois mousquetaires de Bahia lancent un show, doublé d’un disque et d’un film intitulé « Doces barbaros » (Doux barbares), élan important de la « contre-culture ». Son parcours est au service de la Musique Populaire Brésilienne (MPB). 1978 premier disque d’Or avec le LP « Agua viva » (Méduse). Dès 1980 son nom intègre les grands interprètes brésiliens ; elle aide la cause féministe et la lutte contre la sécheresse du Nordeste. En 2001, après un hommage à Tom Jobim, elle est, seule chanteuse brésilienne, incluse dans le Hall of Fame du Carnegie Hall. En 2006, elle lance un CD aux USA « Gal Costa Live At The Blue Note ». Son disque « Recanto » (Recoin) est élu le meilleur de 2011 ; le show produit par Caetano Veloso, fait une tournée internationale qui passe par le Portugal, Israël, la Hollande, l’Italie et l’Uruguay… En 2012, elle est élue 7ème plus grande voix du Brésil de tous les temps par la revue Rolling Stone Brazil. Si sa carrière n’est pas faite que de succès étourdissants, elle ouvre la porte de ses shows et enregistrements aux nouveaux artistes de la MPB. Sa voix est regravée et « samplée ».

Gal Costa était une grande interprète au service des auteurs-compositeurs de la MPB ; la grâce de sa voix et sa présence sur scène les élevaient à une dimension supérieure, planétaire et atemporelle.