Cher Ami,

Sceptique je suis sans foi, pas même dans le Scepticisme dont je me défais à l’occasion pour croire à la poésie, à l’amour, à l’amitié, à un avenir : croyances sérieusement légères, faites d’expériences pour avancer. Je crois à un prochain pas possible, incertain ; de faux pas en faux pas, je retrouve mon équilibre, trébuche, me relève, reprend pied et continue bon an mal an… Je m’engage, sans choix assuré, contre l’adversité vers un improbable progrès sans gloire, accompagné de ma seule gourme de vivre : « ne pas désister » est mon impératif vital, ressort symptomatique. Je corrige la visée et me trompe de nouveau, ainsi va la vie et passe le temps.
Autre trait insensé, mon optimisme affranchi de l’angoisse adolescente du vide de sens : défense viscérale contre l’absurde de la vie et l’impossibilité de connaître le Je observateur de ce Moi luciole en fuite. Quête d’un mirage toujours plus lointain, sans explication je poursuis l’illusion d’action au bénéfice égoïste ; j’écris pour laisser une trace dans cet univers infini, cette boucle démesurée, ce cirque mélodramatique : fallacieuse raison de vivre. J’agite mon squelette, aussi, pour lutter contre le temps qui passe, me bénéficier d’une décharge souriante d’endorphine et autre dopamine : exercice d’obsessif qui n’écarte pas le risque d’accident, tapis au coin du bois.
Las, quand le cercle infernal me prend à la gorge, je donne libre cours à mon côté épicurien : je m’offre la pose d’un immédiat terrien, d’un jouir simple. Répétition d’un retour aux sources de la stimulation de mes sens, boire et manger, regarder et cueillir, écouter e détailler, flairer et reconnaître, toucher et apprécier ; plaisirs de la chair que le païen modéré cherche à éveiller, fièvre éphémère qui rassure l’animal à l’occasion, à toute heure.
Équilibre entre vie émotionnelle et intellectuelle, entre plaisir et goût de l’effort, entre vie intérieure, égocentrique, et ouverture sociale, entre farniente et activité dite productive : je persiste déçu de ma déambulation, mais j’en souris. Je me détends, goguenard, partage mes divagations avec mes rares amis, d’autant plus chers.

