04/10/24,

Cher Ami,

Sceptique je suis sans foi, pas même dans le Scepticisme dont je me défais à l’occasion pour croire à la poésie, à l’amour, à l’amitié, à un avenir : croyances sérieusement légères, faites d’expériences pour avancer. Je crois à un prochain pas possible, incertain ; de faux pas en faux pas, je retrouve mon équilibre, trébuche, me relève, reprend pied et continue bon an mal an… Je m’engage, sans choix assuré, contre l’adversité vers un improbable progrès sans gloire, accompagné de ma seule gourme de vivre : « ne pas désister » est mon impératif vital, ressort symptomatique. Je corrige la visée et me trompe de nouveau, ainsi va la vie et passe le temps.

Autre trait insensé, mon optimisme affranchi de l’angoisse adolescente du vide de sens : défense viscérale contre l’absurde de la vie et l’impossibilité de connaître le Je observateur de ce Moi luciole en fuite. Quête d’un mirage toujours plus lointain, sans explication je poursuis l’illusion d’action au bénéfice égoïste ; j’écris pour laisser une trace dans cet univers infini, cette boucle démesurée, ce cirque mélodramatique : fallacieuse raison de vivre. J’agite mon squelette, aussi, pour lutter contre le temps qui passe, me bénéficier d’une décharge souriante d’endorphine et autre dopamine : exercice d’obsessif qui n’écarte pas le risque d’accident, tapis au coin du bois.    

Las, quand le cercle infernal me prend à la gorge, je donne libre cours à mon côté épicurien : je m’offre la pose d’un immédiat terrien, d’un jouir simple. Répétition d’un retour aux sources de la stimulation de mes sens, boire et manger, regarder et cueillir, écouter e détailler, flairer et reconnaître, toucher et apprécier ; plaisirs de la chair que le païen modéré cherche à éveiller, fièvre éphémère qui rassure l’animal à l’occasion, à toute heure.  

Équilibre entre vie émotionnelle et intellectuelle, entre plaisir et goût de l’effort, entre vie intérieure, égocentrique, et ouverture sociale, entre farniente et activité dite productive : je persiste déçu de ma déambulation, mais j’en souris. Je me détends, goguenard, partage mes divagations avec mes rares amis, d’autant plus chers.

06/09/24

Cher Ami,


Beau vient de la même racine latine « Bonus » à la connotation largement morale dès Platon, idéalisé ; Saint Augustin (Vème siècle) et le néoplatonisme l’a ancré dans notre civilisation judéo-chrétienne. Le diminutif « Bellus » à l’origine du bel/belle veut dire joli : en langue classique, il est attribué aux femmes et aux enfants, ironiquement aux hommes. Pour eux le qualificatif est bon/bien dérivé de « bene », vertueux.

Au moyen-âge, la production artistique occidentale est le fait de l’Église. Le beau s’érige en regard de la morale de l’époque : vestige inter millénaire l’adoration macabre du Christ crucifié. Avec Saint Thomas d’Aquin et la Renaissance apparaît une représentation non religieuse des corps, de la nature : le beau est agréable à voir et à entendre, mais est fait d’estime « Beau-père, Beau-frère », éveille un sentiment de supériorité, voire d’admiration. Il est positif, « belle femme » ou « bel homme » synonymes de noblesse, au delà de l’apparence, tel un « bel esprit », sans dimension esthétique.

La poésie, le beau opposé au laid, est une construction de l’esprit humain, sensibilité et réflexion. Notre intelligence se construit avec des codes, la langue et le domaine des valeurs. Le réalisme politique de N. Machiavelli (XVème) débusque la morale apparente des dirigeants, la peinture de Rembrandt (XVIIème) abandonne la représentation du beau pour celle de l’humanité. L’athéisme subversif de Sade (XVIIIème), le naturalisme de Goya et Courbet (XIXème) repousse la relation entre bien et beau, né l’esthétique. Le XXème siècle, entre nihilisme existentiel et marché, abandonne le concept de Beau. Avec Nietzsche et la mort de Dieu, nous avons tué le Beau.

Aujourd’hui chacun est libre de trouver agréable, esthétique « bello » l’offre de son environnement, conscient des contraintes d’un référentiel aliénant.

La phrase de Baudelaire à propos de l’art m’oriente « La modernité, c’est le fugitif, le transitoire, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ». L’expression dite artistique est un terrain d’exercice d‘ouverture, de tolérance pour l’humanisme.

23/08/24,


Cher Ami,

 La contemplation du beau, sa poétique me neutralise, me lève à une hibernation joyeuse, au ravissement ; une vague hypnotique m’emporte, une ondée me berce : rêveur inerte, épicurien lascif tout à jouir de ma paresse.

Je sursaute de mon délitement, une insatisfaction existentielle me réveille : venue de nulle part, une nécessité d’être, de m’attarder éveillé dans un présent productif. L’écriture est le remède élu… Un plaisir immédiat m’accapare ; le goût des choses de la vie arrête mon élan de scribe : rechute, mon optimisme congénital m’entraine, désamarré, loin.

Un nœud à l’estomac, un vide questionneur m’envahit et me jette devant la page blanche pour avancer, un peu… Le résultat insatisfait, je ne me retrouve pas dans mes mots : incomplétude. L’image est trouble, distordue : frustration, blessure lancinante.  

La lune s’allume, mon état de songe reprend, un nuage passe et mon imagination court l’obscurité naissante… Présence légendaire, la falaise incendiée des feux de la fin de journée m’apostrophe, « et alors ? » Perplexe je reprends ma plume.

Cette alternance me laisse amère ; l’amertume du non-sens de la vie et de l’échec répété. Le choix d’écrire me permettrait de la dépister : j’en doute. Il suffirait d’y croire, peut-être !

La poésie, la recherche du singulièrement beau n’a pas de critère objectif ; les dernières générations se sont employées à multiplier les points de vue, les codes. Leurs diverses expressions participent du marché de la culture : le référencement de leurs valeurs sert de document, irréfutable. Acte de foi libéral généralisé : un culte ! Hégémonie du « Tout culturel », communication de masse et affaires, vulgarisation et popularisation extrêmes. Depuis que la production esthétique (La Culture et son antonyme l’inculture) a été intellectualisée, elle a été récupérée par les puissants, et leur pouvoir mercantil.

A l’opposé de l’utile, la poésie paradoxalement existe, fugace : l’instant où l’œil surpris cueille le vol du papillon dans le dernier rayon de soleil, réelle fiction.

Sa transcription pourrait avoir le sens d’une bouteille jetée à l’étang de ma folie douce.