23/08/24,


Cher Ami,

 La contemplation du beau, sa poétique me neutralise, me lève à une hibernation joyeuse, au ravissement ; une vague hypnotique m’emporte, une ondée me berce : rêveur inerte, épicurien lascif tout à jouir de ma paresse.

Je sursaute de mon délitement, une insatisfaction existentielle me réveille : venue de nulle part, une nécessité d’être, de m’attarder éveillé dans un présent productif. L’écriture est le remède élu… Un plaisir immédiat m’accapare ; le goût des choses de la vie arrête mon élan de scribe : rechute, mon optimisme congénital m’entraine, désamarré, loin.

Un nœud à l’estomac, un vide questionneur m’envahit et me jette devant la page blanche pour avancer, un peu… Le résultat insatisfait, je ne me retrouve pas dans mes mots : incomplétude. L’image est trouble, distordue : frustration, blessure lancinante.  

La lune s’allume, mon état de songe reprend, un nuage passe et mon imagination court l’obscurité naissante… Présence légendaire, la falaise incendiée des feux de la fin de journée m’apostrophe, « et alors ? » Perplexe je reprends ma plume.

Cette alternance me laisse amère ; l’amertume du non-sens de la vie et de l’échec répété. Le choix d’écrire me permettrait de la dépister : j’en doute. Il suffirait d’y croire, peut-être !

La poésie, la recherche du singulièrement beau n’a pas de critère objectif ; les dernières générations se sont employées à multiplier les points de vue, les codes. Leurs diverses expressions participent du marché de la culture : le référencement de leurs valeurs sert de document, irréfutable. Acte de foi libéral généralisé : un culte ! Hégémonie du « Tout culturel », communication de masse et affaires, vulgarisation et popularisation extrêmes. Depuis que la production esthétique (La Culture et son antonyme l’inculture) a été intellectualisée, elle a été récupérée par les puissants, et leur pouvoir mercantil.

A l’opposé de l’utile, la poésie paradoxalement existe, fugace : l’instant où l’œil surpris cueille le vol du papillon dans le dernier rayon de soleil, réelle fiction.

Sa transcription pourrait avoir le sens d’une bouteille jetée à l’étang de ma folie douce.  

    

02/08/24

Cher Ami,

Les causes de la guerre, comme de nombreux évènements historiques sont l’objet d’études : qui les réunissent en faisceau, ou en arbre comme celles des accidents.

L’être humain, à l’intelligence différenciée du reste du règne animal, est le seul capable de cette violence organisée entre congénères, à grande échelle et sur une longue durée : la guerre. Les explications économiques, politiques, religieuses, sociales etc. ne peuvent gommer l’absurde de la répétition de ce désastre humain. Avec le recul du temps, ces prétextes témoignent d’un aveuglement irrationnel partagé, symptomatique.

L’étude de l’histoire et la prise de conscience collective à posteriori du non-sens ne changent rien à la permanence de cette activité accablante : la communication globale synonyme de connaissance, pour la majorité et des dirigeants, augmentent a contrario le succès des promoteurs du discours de la discrimination haineuse.

Les autres races, sans nos compétences, ne se livrent à aucun affrontement comparable même entre espèces. Les batailles rangées, donnant lieu à des milliers, voire des millions de morts, nous sont réservées. Nous nous comportons en cela comme les micro-organismes des principes de la Vie, qui, entre espèces antagoniques, se livrent des luttes pour la survie. Les êtres humains partagent 99,9 % de leur ADN et continuent à s’écharper, portés par un instinct de mort implacable.

L’individu livré à lui-même dans une vie médiocre voire mutilée, trouve une sorte de sublimation religieuse dans le sacrifice pour une cause idéelle qui déplace les foules ; sans condition minimum de bien-être, la mort pour une cause qui le dépasse, lance le sujet sur l’orbite de la prise de risque absolue : enivrement individuel et collectif, transcendant !   

La problématique du climat au XXIème siècle met en péril l’existence du genre humain dans son ensemble. Ce défi embrassé par le genre humain pourrait avoir un effet de dépassement pour tous : les dirigeants déposeraient les armes pour s’attaquer à cette priorité zéro, avant celui de la décroissance de la population globale et un déclin encore énigmatique !  

24/05/24

« La langue est ma patrie,

Et je n’ai pas de patrie, j’ai une matrie

Et je veux une fratrie »

Traduction non autorisée de Caetano Veloso.

Ces vers contemporains me parlent, tendent à un humanisme. Pas d’analyse de texte, mais un écho personnel.

Ma langue maternelle me fonde ; l’énoncé matriarcal abolit les frontières de la patrie. Trois tangentes idéalistes autour de ma bulle d’enfant privilégié tarabustent sans cesse mon scepticisme : la liberté, ivresse sans cesse à conquérir malgré soi ; l’égalité qui n’a tout son sens que devant la mort ; la fraternité, que je souhaite trans, je l’ai souvent imaginée et découverte à petite échelle.

Les trois vers parlent d’un héritage que je cultive. Les hommes de ma famille, en tête mon père et mes grands-pères, se plaisaient à répéter le dicton misogyne, « Il y a ceux qui parlent et ceux qui font ! ». Ingénieurs, ils excellaient dans l’action ; le dressage était leur domaine, la conversation affable celui de leurs épouses. Mon enfance a été bercée par trois générations de femmes et le refuge de la lecture : ces deux mondes m’ont façonné.

Parisien de naissance et pour une partie de mon enfance, je n’ai jamais ressenti d’appartenance : les saveurs d’autres climats ont miné la filiation patriarcale, m’ont gagné à la différence, au goût de l’étrange, à l’habitude du risque de la découverte. Sans renier l’héritage, je recherche la désorientation, l’accès à l’ouverture ; gain subjectif d’un laisser-aller, un lâcher-prise. Longtemps j’ai procuré le fortuit, tenté l’apprentissage d’une autre façon de vivre, d’une pensée nouvelle : cultiver la surprise de croire qu’au-delà des différences une fraternité humaine de tolérance est possible, jusqu’à l’illusion d’une mutuelle compréhension.     

Naissance et ascendance m’ont donné des racines majoritairement gauloises ; des séjours à l’étranger et en province, la rencontre d’amis d’origines diverses m’a ouvert au transfrontalier. Je me sens européen, multiple et curieux d’autres cultures. La vie de la communauté planétaire m’obsède, sa problématique m’interpelle, fraternelle. Trente ans au Brésil m’ont gagné au métissage.