02/08/24

Cher Ami,

Les causes de la guerre, comme de nombreux évènements historiques sont l’objet d’études : qui les réunissent en faisceau, ou en arbre comme celles des accidents.

L’être humain, à l’intelligence différenciée du reste du règne animal, est le seul capable de cette violence organisée entre congénères, à grande échelle et sur une longue durée : la guerre. Les explications économiques, politiques, religieuses, sociales etc. ne peuvent gommer l’absurde de la répétition de ce désastre humain. Avec le recul du temps, ces prétextes témoignent d’un aveuglement irrationnel partagé, symptomatique.

L’étude de l’histoire et la prise de conscience collective à posteriori du non-sens ne changent rien à la permanence de cette activité accablante : la communication globale synonyme de connaissance, pour la majorité et des dirigeants, augmentent a contrario le succès des promoteurs du discours de la discrimination haineuse.

Les autres races, sans nos compétences, ne se livrent à aucun affrontement comparable même entre espèces. Les batailles rangées, donnant lieu à des milliers, voire des millions de morts, nous sont réservées. Nous nous comportons en cela comme les micro-organismes des principes de la Vie, qui, entre espèces antagoniques, se livrent des luttes pour la survie. Les êtres humains partagent 99,9 % de leur ADN et continuent à s’écharper, portés par un instinct de mort implacable.

L’individu livré à lui-même dans une vie médiocre voire mutilée, trouve une sorte de sublimation religieuse dans le sacrifice pour une cause idéelle qui déplace les foules ; sans condition minimum de bien-être, la mort pour une cause qui le dépasse, lance le sujet sur l’orbite de la prise de risque absolue : enivrement individuel et collectif, transcendant !   

La problématique du climat au XXIème siècle met en péril l’existence du genre humain dans son ensemble. Ce défi embrassé par le genre humain pourrait avoir un effet de dépassement pour tous : les dirigeants déposeraient les armes pour s’attaquer à cette priorité zéro, avant celui de la décroissance de la population globale et un déclin encore énigmatique !  

24/05/24

« La langue est ma patrie,

Et je n’ai pas de patrie, j’ai une matrie

Et je veux une fratrie »

Traduction non autorisée de Caetano Veloso.

Ces vers contemporains me parlent, tendent à un humanisme. Pas d’analyse de texte, mais un écho personnel.

Ma langue maternelle me fonde ; l’énoncé matriarcal abolit les frontières de la patrie. Trois tangentes idéalistes autour de ma bulle d’enfant privilégié tarabustent sans cesse mon scepticisme : la liberté, ivresse sans cesse à conquérir malgré soi ; l’égalité qui n’a tout son sens que devant la mort ; la fraternité, que je souhaite trans, je l’ai souvent imaginée et découverte à petite échelle.

Les trois vers parlent d’un héritage que je cultive. Les hommes de ma famille, en tête mon père et mes grands-pères, se plaisaient à répéter le dicton misogyne, « Il y a ceux qui parlent et ceux qui font ! ». Ingénieurs, ils excellaient dans l’action ; le dressage était leur domaine, la conversation affable celui de leurs épouses. Mon enfance a été bercée par trois générations de femmes et le refuge de la lecture : ces deux mondes m’ont façonné.

Parisien de naissance et pour une partie de mon enfance, je n’ai jamais ressenti d’appartenance : les saveurs d’autres climats ont miné la filiation patriarcale, m’ont gagné à la différence, au goût de l’étrange, à l’habitude du risque de la découverte. Sans renier l’héritage, je recherche la désorientation, l’accès à l’ouverture ; gain subjectif d’un laisser-aller, un lâcher-prise. Longtemps j’ai procuré le fortuit, tenté l’apprentissage d’une autre façon de vivre, d’une pensée nouvelle : cultiver la surprise de croire qu’au-delà des différences une fraternité humaine de tolérance est possible, jusqu’à l’illusion d’une mutuelle compréhension.     

Naissance et ascendance m’ont donné des racines majoritairement gauloises ; des séjours à l’étranger et en province, la rencontre d’amis d’origines diverses m’a ouvert au transfrontalier. Je me sens européen, multiple et curieux d’autres cultures. La vie de la communauté planétaire m’obsède, sa problématique m’interpelle, fraternelle. Trente ans au Brésil m’ont gagné au métissage.

17/05/24

Cher Ami,

Si ma prose se révèle parfois chagrine, je suis un optimiste ; question de nature. Le genre humain semble s’être lancé dans une impasse, mais je tiens à l’idée que l’histoire a donné aux contemporains de chaque époque la même impression. Les nouvelles générations sont confrontées à des problématiques plus graves mais ont de nouveaux recours.  

Sommes-nous arrivés à la fin d’un cycle ou aux limites d’un système qui porte en lui-même sa dégénérescence sans renaissance possible ? Je doute. La pensée complexe est un bel habillage intellectuel à l’optimisme du sceptique ; j’avance d’un pas déterminé, bien qu’incertain, vers un horizon infini, qui se terminera sans tarder.

Dès le 6ème siècle A.C. avec le judaïsme et le monothéisme, et le 5ème siècle A.C. avec Socrate, commence le voyage de l’esprit humain dans les abstractions du bien et de la morale. L’apparence médiocre de la réalité pousse l’élite puis le reste de l’humanité à découvrir la vraie vie et la raison d’être : la vérité. Des générations de philosophes et de théologiens nous ont abreuvés de théories élaborées et séduisantes sans qu’aucune ne soit immédiatement contredites par la génération suivante. La foi dans ces travestissements autorise l’homme à se sentir élu, à se lancer dans une conquête insolente de la terre et de l’univers. Notre savoir domine presque tout, question de temps, même si les résultats nous font craindre le pire.

Je choisis la réalité du bouillonnement insensé de la vie à la fiction de la recherche de la vérité : l’âpreté du quotidien, le rêche du drap de lin dans lequel je m’assoupis, plus que les élucubrations brillantes, feux d’artifice qui me berceraient. Ma préférence va à une vie dionysiaque, tragique et comique tout à la fois, au travail à donner du corps au plaisir, à l’enrichir : cultiver la vitale vérité paradoxale, jusqu’à la douleur de vivre, de donner la vie, et de la prendre par nécessité.

Ma foi, a minima, tient dans celle de la disruption présente, saisie à bras le corps : joie sceptique dans l’absence de valeur intrinsèque. A la tombée du jour, la tragi-comédie de mon avenir contingent me fait sourire.