17/04/26

Modeste dépassement.

Cher Ami,

La philosophie et la religion sont conservatrices : somme d’expériences humaines de milliers d’années. Les contemporains initiés les actualisent ; elles offrent une orientation, voire un sens à la vie : instructif placebo morale. Les sciences trouvent des solutions aux problèmes laissés par les générations précédentes, parfois faisant table rase des théories antérieures ; découvertes chargées d’espérance, mais décevantes devant l’infini de la méconnaissance : efforts louables contre les difficultés et incertitudes de la vie.

Revêtu de la dignité de Sisyphe, je chasse le bien-vivre piqué d’instants de bonheur : petit plaisir, jouissance fugace, découverte éclair… De modestes dépassements de soi me réjouissent, sorte de contrepoids aux pertes et douleurs du quotidien, et à l’angoisse de la fin assurée de ma singulière personnalité : j’ai fini par m’y attacher.

Petit défi ! La relation n’existe pas, mais le désir de faire couple lui existe ; construction extravagante, jeu complexe de foi et de valeurs partagées, installée sur une confiance sans base, fiction au carré. Comme la monnaie qui n’existe que par la garantie des échanges de l’autorité d’un système bancaire : les couples anciens sont tenus par la loi, les us et coutumes, aujourd’hui questionnés. Ou les cryptomonnaies qui ne sont plus contrôlées que par la foi de ses « players ». Les autorités monétaires observent impuissantes. Le couple d’aujourd’hui pratique un échange, souvent initié dans le secret de l’alcôve, à la complexité unique, jusqu’à se défaire. La justice des hommes peut prétendre l’encadrer, elle n’y peut pas grand-chose ; l’originalité du lien invente une néo-loi humaine : hors la loi au risque majeur, mais dont le gant relevé sine die réjouit, se répète.

Si après mon passage éclair, une étincelle vitale persiste, elle se confondra dans la Vie : peine perdue avec la conscience.

#couple #sisyphe

10/04/26

Amour d’adolescence.

Cher Ami,

J’ai commencé à lire Jean Giono à 12/13 ans ; ma mère m’avait ensorcelé de ses romans pour m’aider après un nouveau déménagement.

L’auteur régional à l’aura internationale, est né en 1895 à Manosque (5 000 habitants) dans les Alpes-de-Haute- Provence : le fils unique d’un père cordonnier libertaire et d’une mère repasseuse a une enfance heureuse, mais abandonne l’école à 16 ans pour travailler. L’écrivain autodidacte est un panthéiste traumatisé par la guerre 14-18 à laquelle il participe en première ligne. Pendant celle de 39-45 pacifiste viscérale, il a une attitude controversée qui lui vaut d’être incarcéré en 44, et libéré en 45 sans être inculpé mais mis à l’index jusqu’en 47. Alors taxé de « tarzanisme », il retrouve la considération des milieux littéraires et intellectuels : membre de l’Académie Goncourt en 54, il préside le Festival de Cannes en 61 et signe le droit à l’objection de conscience en 63 avec Breton, Camus, Cocteau et l’abbé Pierre. Il meurt à l’âge de 75 ans, dans sa maison sur les hauteurs de Manosque.

Le souffle de ses premiers écrits, CollineUn de Baumugnes et Regain a transporté le petit Parisien dans l’âpre nature habitée de forces occultes qui brassent sol, plantes, animaux et êtres humains. Avec l’autobiographique Jean le Bleu, j’ai parcouru la jeunesse heureuse et grave de l’écrivain, aïeul de Haute Provence. Pensionnaire dans un collège de frères, Le Chant du monde et Que ma joie demeure, m’ont baptisé au lyrisme païen des petites communautés enclavées des contreforts des Alpes…

Je reviens à Giono pour retrouver mon adolescence : il m’induit à l’observation consciente de la dynamique impalpable de l’environnement qui nous intègre. Il réveille chez moi ce désir vacillant à cerner intuitivement les signes ténus et essentiels qui nous embrassent, que la vie contemporaine pollue. Ses écrits me confortent dans ce pieux désir d’une recherche de joie complète, du corps et de l’esprit, émotion pleine d’une nature subtile, détachée, dans la mesure du possible, des artifices de la vie moderne : « Carpe diem » contemporain.  

#jeangiono #epicurisme        

03/04/26

Cher Ami,

Clin d’œil de Colombie (2). Mon court séjour me conduit à Medellín, qui est passée du pire au meilleur, de la violence extrême de l’ère Pablo Escobar (1980-90) à la cité reconnue mondialement pour son progrès technologique et social. Dans une vallée des Andes à 1 500m d’altitude le climat est printanier toute l’année, entre 17 et 28°C. Une ligne de métro nord/sud, reliée à la perpendiculaire de lignes de téléphériques et de bus, a fait de Medellín un synonyme d’innovation, rivale de Bogotà.

Le centre historique est occupé par la place Botero ; 23 sculptures de bronze devant le musée Antioquia : l’ancienne mairie de style art déco, à l’initiative de l’artiste, présente une collection d’art moderne, le dernier étage lui étant réservé.

Mais la principale attraction est un exemple d’intégration urbaine et sociale : « La Comuna 13 ». Le quartier à la marge de l’urbanisme traditionnel est une accumulation anarchique de maisons précaires de type « favela ». La communauté de la périphérie de Medellín de 160 000 habitants, après avoir enduré la confrontation armée de groupes rivaux du narcotrafic, a subi des opérations militaires et paramilitaires qui culminent en 2002 avec des centaines de morts parmi les résidants. 2003, le collectif, « los invasiones » Afro-descendants, Indigènes et populations d’origine rurale, sont les plus défavorisés de la zone urbaine ; le métro et deux lignes adjacentes de type téléphérique vont aider à la désenclaver : la communauté s’affirme et transforme ce lieu de résidence des marginaux de la cité, en une sorte de centre culturel contemporain à ciel ouvert. Aujourd’hui, la Comuna 13 est visitée comme les Champs-Élysées : un changement de paradigme, une inversion de valeur. Intégrée, elle est dotée d’escaliers roulants pour monter jusqu’à ses sommets : le parcours est illuminé comme une foire, bordé de graffitis et d’interprètes de rap héritiers du hip-hop reconnus à l’étranger, de boutiques de souvenirs, de spécialités alimentaires, de caricature de la Tour Eiffel et du Christ Rédempteur…Une fête contemporaine de l’expression artistique des marges : historique ! 

  #hiphop #rap