La rancœur.

La vie est violence sans mesure ; ce poids n’est à personne particulièrement, et l’inverse serait arrogance suprême, mortifère. La peur, la souffrance, l’injustice génèrent la rancœur, amertume indigeste, solidifiée, synonyme d’incapacité à voir un futur possible : courant et compréhensible, le phénomène produit rage aveugle et discours totalitaire qui deviennent un père factotum, illuminé : l’histoire en est remplie.

Hortensia bleu, tête

Une quête d’alternative m’oblige à me défaire de cet amère pétrifié, levier du fascisme individuel : écartant le dénie du jocrisse, la sublimation du religieux et le cynisme du profiteur, je recherche « un savoir-faire avec » ou « un savoir en faire le deuil » ; ce n’est pas un problème moral, mais une question de survie, il faut avancer, pour-suivre, vivre.

Extraite d’une logorrhée borroméenne, élucubration verbale, la parole se concentre sur l’exploration de la jouissance, produit une décoloration de l’objet amère. À l’approche du trou sans bord de l’incompréhensible de la vie, l’être parlant que je suis, prend une sente solitaire, unique ; il énonce une nuance, passe du « je jouis de » au « se jouit de », introduit une distanciation, une sorte de dépassement de l’entendement verbal. L’exercice relègue les élaborations éclairantes, privilégie l’assomption d’un corps, début et fin, chair aux voluptés primordiales, indéchiffrables : s’accorde une place à un apprentissage vital, un savoir hors la connaissance.

L’amertume de l’échec et le pessimisme de Sisyphe sont notre lot ; l’être humain révolté se relève dans un acte de liberté.

Si la rancœur persiste, la confrontation paraît une lutte contre la maladie.

Covid-19 / Temps (3)

Le présent urge, hurle. Prudence et réalisme incitent au pessimisme. L’optimisme est de mise pour aller de l’avant : « on est ce qu’on est »*.

Un père et sa fille bébé couchée sur son torse
Père et Fille.

Obligé au grand écart entre un passé qui s’efface et un futur insaisissable, l’homme marche en quête d’une nouvelle réalité au crible du langage de l’ancien monde, ferme comme un clou dans un plat de polenta … La tête comme un bouchon dans les vagues, quelques évidences affligeantes s’affichent :

  • Le confinement impose une nouvelle forme de sociabilité, virtuelle, distante favorisant économiquement le libéralisme majoritaire. 
  • Des individus sont plus riches que des états de millions de personnes ; le nombre des milliardaires se multiplient, et 90% de la population mondiale continue à peine au-dessus du seuil de pauvreté.
  • Des sociétés privées géantes dribblent les lois, négocient en position de force avec les états dont les gouvernements sont plus intéressés par leur survie politique que par les garanties humaines.  
  • La pollution augmente ; les pays riches responsables refusent l’accès aux technologies, récemment décriées, aux pays pauvres et à leurs citoyens à la conquête d’un niveau de vie moins indécent.
  • Les monnaies, consubstantielles de l’activité économique, qui n’ont de valeurs que par un acte de foi généralisé, sont bousculées pas des crypto monnaies qui échappent au contrôle des banques centrales.
  • De nouveaux virus évincés de leur milieu naturel frappent à nos portes, nous menacent d’épidémies en vagues successives.

Le Covid-19, révélateur planétaire d’une crise annoncée, établit l’homo sapiens dans son inconscience et/ou son arrogance ; modificateur substantiel de son environnement (Début de l’anthropocène XVIIIème siècle !) il rêve encore d’un progrès matériel infini…

La course à la consommation ne s’arrêtera pas d’elle-même ; l’avion est sans pilote : bienvenu au XXIème siècle ! Les nouvelles générations héritent de ce pandémonium. 

*Molloy, roman de Samuel Beckett

Covid-19/ Temps (2)

un temps pour tout

Le nouveau temps du confinement installe un nouvel espace majeur, le monde virtuel. Si l’abstraction a commencé avec le langage et les peintures rupestres il y a plus de 40 000 ans, le Covid-19 accélère l’avènement de la virtualité, la croissance de son champ est exponentielle.

Habitués au spectacle planétaire du petit écran, nous devenons acteurs permanents par la force des choses : nécessité du travail « home office », palliatif aux relations affectives à risque, opportunités mises à disposition des centres culturels, visites et spectacles en tout genre…

La présence corporelle d’un autre et le partage physique des espaces sociaux sont occasionnels, rares ; un nouveau rituel perturbateur distancie, gêne la convivialité, frappe d’un sceau de frustration la rencontre.

La surréalité escamote espace et temporalité ; une ubiquité temporelle et spatiale devient notre quotidien : attraction inconsistante, biais viciant. Dans une apesanteur au carré le corps flotte, les sens suspendus à une autre réalité.

L’absence physique de l’affection d’un autre me terrasse dans le fond d’une demi conscience : accès d’hébéphrénie, je me réduis, me suffis, m’autarcie, m’absente ! Mon corps se perd dans un semblant de semblant, miroirs en face à face : trou sans bord, mon moi se dissout, s’évapore…  

Besoin impérieux d’actualiser le désordre de mes sens ! J’éteins mon ordinateur et marche accompagné :