« Prendre le temps »


Dans son sens immédiat, saisir physiquement ou par l‘esprit le chronologique impalpable, n’a pas de sens. Pour le plaisir des mots, le temps nous sur-prend et on ne l’ap-prend, à peine se mé-prend-on à son sujet.

La langue française a créé l’expression familière « prendre le temps » : on dit courtois « Prenez votre temps ! », fatigué « Je vais prendre mon temps », sage « Il faut prendre son temps » etc.

Le temps dans le sens de la durée est aussi insaisissable qu’une évidence aveuglante ; l’abordage subjectif, intuitif permet l’approche de l’apparente aporie. La juxtaposition du verbe prendre, pragmatique et accessible, au concept universellement accepté et si diversement appréhendé, relève du paradoxe. Une vérité qui convoque à la rescousse le bon sens, cette sagesse humaine souvent décriée. L’usage de l’expression, avec le temps, a donné un deuxième sens, figuré : une invitation à ralentir notre marche effrénée, à faire à loisir ; à attendre l’instant opportun, et pourquoi pas à flâner, à traîner, voire à paresser, et même à s’arrêter. Une possible revanche contre le temps !? Non, mais une simple tentative de partenariat contre l’irréductible ; un contournement pour s’en faire un allié : idéal, un rêve !

Il est le pendant analogique, de perdre son temps, à peine plus préhensible ; comment peut-on perdre quelque chose qu’on ne possède que si peu ? Joueurs, les cruciverbistes proposent de faire les deux simultanément : « glander, lanterner… »

Comme d’autres énonciations paradoxales, elle provoque scientifiques et hommes de lettres qui ne cessent de s’y pencher, quand les hommes d’esprit s’en jouent. « Prendre le temps », des générations d’êtres parlants nous en proposent un sens remplit de sagesse populaire ; accueillir le temps, variante du « Carpe diem ». Prendre le temps sous son aile, pour qu’il nous porte : en prendre la mesure, s’attarder, se poser pour savourer le temps qui passe : vol suspendu contre l’infini temps du large… on n’y peut mais, mais on s’en joue.

Paraphrasant Miou-Miou, si la vie est une semaine, j’aborde le week-end avec l’espoir d’un mardi férié et d’un pont le lundi.