21/11/25

Cher Ami,

La vie est trop courte pour ne pas savourer la moitié pleine de mon verre à moitié vide. Après l’abordage raisonnable, j’ai laissé tomber l’objectif ; atteint, je sens le chausse-trappe. Seul un bel horizon de bien-vivre vague. 

Vingt ans de vie biblique n’ont pas été creusés sur une mer d’huile. La vitalité des conjoints a baissé, lassés de course- poursuite, ils avancent en tandem :  le relais en tête varie au gré des moments. Si l’un flanche, l’autre ne va pas loin debout sur les pédales ; solidarité obligée. Et quand l’engin crève le couple roule dans le fossé ; juste synchronisation. BD de la vie à deux.

Le sentiment né d’une attraction mutuelle et d’un intérêt mal expliqué, doublés d’un jeu de jambes consubstantiel, trouve après coup une manne d’explications : conte des mille et une nuits et jours de deux décennies. À la narrative bien construite et piquante, je préfère le mystère. Au pourquoi de l’attachement, je réponds, pour le plaisir de la faire rougir et de me faire rabrouer, des anecdotes vraies, et fausses. Vraies pour être advenues, et fausses pour être sorties de leurs contextes, enrichies d’omissions et d’oublis, détails révélateurs. Je me perds dans un magma scintillant que les mots effleurent à peine.

La vie à deux est un non-rapport, mais le désir de faire couple existe ; il fait naître un autre impossible à raconter, nommé du nom générique d’amour. L’être parlant crée une fiction pour recouvrir l’absurde de vivre : un jeu de mots comme un jeu d’eau.

Sans sens ni explication, le sentiment est fragile, protégé d’ombres et de secret pour que les deux folies, qui s’ignorent, fassent lien de cet inconséquent. L’alchimie parfois réussit : étrange habitude à la poursuite d’un enchantement.  

L’enchantement du risque de la surprise, va-tout moderato cantabile. Personne ne sait vraiment ce qu’il veut. Faites vos jeux : je joue pair, passe et gagne. Le jeu vicie, c’est jamais sûr : ça fait partie du jeu. 

#couple #carpediem

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28/03/25

Cher Ami,

La mémoire n’est pas mon point fort : elle est sélective, dis-je. Mon goût pour l’écrit a commencé avec les histoires qu’on me lisait dans mes premières années ; une d’entre elles lue à l’occasion des jours de pluie, pour contenir le turbulant bambin, jette une ombre, aujourd’hui, souriante dans mon jardin d’enfant : « La chèvre de Monsieur Seguin » des « Lettres de mon Moulin », d’Alphonse Daudet.

A.D. est contemporain d’Émile Zola ; les deux Naturalistes sont marqués par leurs origines : Daudet le provençal et Zola le Parisien. Les deux journalistes sont intimes, Daudet écrivain de contes et auteur dramatique, Zola romancier à la popularité internationale. Le second prononcera l’oraison funèbre du premier.

Ce conte, approprié à une oreille débutante, propose une courte aventure. Seguin, un homme d’âge mûr élève des chèvres, seul dans les Préalpes ; il déplore que la petite dernière, la charmante « Blanquette » comme tant d’autres avant elle, le supplie de la laisser faire un tour dans les hauteurs. Il la met en garde, sa promenade a une fin certaine : elle sera dévorée par le loup. Têtue la chevrette ne veut rien savoir. Seguin s’emploie à la protéger malgré elle. Rien n’y fait, elle s’évade pour une folle journée par monts et par vaux : et après une nuit de lutte pour l’honneur, elle est dévorée par le sauvage canidé.

Mon lecteur confirmait la leçon du conte : la pauvre entêtée a payé de sa vie sa surdité au sage conseil de l’ancien et son obstination à réaliser son rêve. L’impact recherché n’a pas fait long feu. La révolte de l’adolescence a vu dans la fable l’élan vital, le désir effréné d’exister dans l’action et la réalisation sans prix d’une vie enivrante, au risque de la perdre. La liberté conquise pour quelques heures, et le panache avec lequel la brave biquette a vendu sa modeste existence étaient un premier précepte ; les œuvres et les biographies de Baudelaire, Rimbaud et Apollinaire finiront de me convaincre. Sans avoir leur talent, j’ai voulu vivre enthousiaste quelques pages inédites, à mes yeux, quitte à rendre l’âme avant trente ans. La fortune m’a souri, je peux en témoigner.

21/03/25

Cher Ami,

Inhotim est le plus grand musée à ciel ouvert d’art contemporain de l’Amérique latine ; sa conception tient à la folle intuition d’un découvreur et promoteur d’artistes vivants, Bernardo Paz ; il met à disposition du public une collection sans cesse renouvelée de 700 œuvres, 60 artistes de 40 pays, abritées en pavillons ou exposées en plein air dans un parc paysagé de 140 hectares.

Les jardins sont un havre de tranquillité tropicale ; la transgression et la provocation de l’art contemporain, éloignées de référents socio-politiques traditionnels, s’exposent entre surprises et violences : représentations du réel et visions conceptuelles de notre société. Marcel Duchamp a commencé en 1910. La consécration du Tout-est-permis tient à un système complexe qui n’échappe pas au marché des experts et des grands collectionneurs en recherche permanente d‘Avant-garde.

Amateur mal éclairé, je suis parfois enthousiaste, sensible à l’écrin contrastant de la nature exaltée et de l’architecture étudiée des nombreuses galeries et des œuvres subversives. La vitalité de la luxuriance du contexte exacerbe l’expression artistique où Thanatos domine. L’actualité offre peu de contrepoints optimistes ; le ciel est chargé, et l’horizon est encore plus sombre.

J’ai rêvé d’y mettre un grain de sable. Dans un recoin du parc, comme une racine, une caverne contemporaine pour abriter un petit nombre de visiteurs sur des gradins sans confort. Son centre est indistinct aux spectateurs quand ils pénètrent le lieu, l’œuvre. Porte close, la représentation d’abord silencieuse révèle, dans une lumière intense de scène sans ombre, un cube rectangulaire fait de voile ; une bande horizontale à peine plus grise de 30 cm à 0,90 m de hauteur court tout autour, laissant imaginer un lit à baldaquin contemporain. Puis sans image ni ombre, une bande sonore de 5 à 10 mn dessine pour le spectateur la brève histoire d’un couple qui se réveille et copule, amoureusement sans exprimer un mot. Le résultat doit être réjouissant, solaire, souriant clin-d’œil d’Éros dans l’univers d’Inhotim, singulier et vital contrepoint résistant à la morbidité actuelle.