Anthropophagie,

Ou cannibalisme ; se nourrir de chair humaine est une pratique des peuples sous-estimés, un acte barbare. Remis dans son contexte, il ne l’est pas plus que les nombreuses répressions occidentales depuis des siècles.

A l’époque des Concrétistes, en 1928 l’écrivain-poète provocateur, Oswald de Andrade, récupère l’idée pour rechasser une quelconque prééminence et promouvoir le Brésil face à l’occident bien-pensant impérieux ; il habille la modernité brésilienne de l’aura tropicale de la coutume cannibale, expression culturelle aux racines indigènes. Il convient de manger son ennemi quand il est vaillant, que ses qualités méritent d’être acquises, ou un quelconque étranger dont l’étrangeté positive demande à être retenue, pour qu’elle survive et se perpétue : un hommage symbolique, une transsubstantiation virtuelle.

Oswald revendique cette posture et considère que son pays, à l’étendue continentale et au métissage fondamental, a la capacité d’assimiler et de produire une œuvre originale. Le « Manifeste Anthropophagique », d’aphorismes et de poésie, revendique une filiation surréaliste et une posture révolutionnaire : elle intègre interdépendance et influence dans une capacité sui generis d’absorption de courants et d’influences diverses, d’origines occidentales, africaines et amérindiennes, transparaît dans une production originale.

L’idée a le mérite d’être à contre-courant et de poser les bases d’une production authentique, à l’égal d’autres : elle nomme une conduite singulière, lettres de Roture assumées à l’égal d’autres ; subversive, elle s’étend en principe à tous. Elle fait place à un savoir-faire équivalent à la connaissance théorique du monde académique, et à son détriment : le propre de la nouveauté, de l’inédit. L’équilibre entre l’approche intellectuelle et l’intuitive est une recherche continue ; les discours théoriques laissent peu de place à une approche sensuelle, et sa part de mémoire et d’inconscient.

Comme la frontière entre bien et mal est une limite floue : ne seraient-ils pas les deux parties, d’un même ensemble orienté par la dynamique insondable de la vie, indissociables ?   

Cinquième âge.

Vivre est déraisonnable. L’angoisse existentielle circonscrite, je rêve de prendre soin de la flamme scintillante : désir, enchantement, optimisme du verre à moitié plein.

La faucheuse rhabillée de fantasmes variés me secoue nuit et jour : je dévêts la vieille poupée, la remets au placard, sans verrou, de mon inconscient au parterre de marguerites. Le jeu des antagoniques se poursuit, sourire ironique et entendu : elle insiste, je résiste. Je perds mon temps et nous égare ; retard !

Mieux conscient, je songe à un nouvel âge. La flamme décroit lentement ; nul besoin de faire feu de tout bois. L’expérience aide à discerner l’original, écarte les prophètes de vieilles recettes aux nouvelles paillettes : le temps concentre, la perspective s’amenuise, un essentiel libéré des fantasmes indigènes émerge, droit à l’erreur !

Les envies filtrées par le temps font place à un résidu argileux, désir lourd de précarité ; laisser une trace aux proches, imprévisible, un héritage, un pur objet qui s’imposerait par sa propre présence, sans morale, un témoignage muet d’une existence insensée. Une élucubration, espoir de vie, perdu dans un univers incommensurable : « peut-être » !     

Contre la morosité des départs sans retour et la mélancolie compréhensible de l’incertitude du futur, un enthousiasme, sélectif : perpétuer la capacité sans âge et sans objet de se ravir, et de parier sur un mieux possible. Entretenir la joie, au passage d’un parfum fugace dans l’air matutinal, de la découverte d’une saveur nouvelle à une table amicale, de l’écoute d’une nouvelle interprétation d’une éternelle mélodie, de la rencontre d’une idée à contre-courant porteuse d’espoir, de l’assoupissement corps et âme enlacé à la tendresse de l’élue : avancer optimiste sur la route incertaine. Humain !

L’insatisfaction innée ne cesse qu’au dernier souffle de vie, l’appréhension de la complexité du monde n’offre aucune certitude ; elles obligent à une lucidité active et à son pendant jouisseur : savourer son demi-verre de vin, bourru ou grand cru, avec l’intensité du moment présent, premier et ultime, unique. Vitale !

« Le Culbute-Pucelle »

La contingence, aussi nommée accident ou improbable, s’impose, parfois heureuse.

Je songeais à échanger mon chapiteau pour une habitation fixe ; je résistais, procrastinais.

Le poète et sa légende, amical présent, ont précipité ma décision.   

Extrait du recueil de Mario de Andrade « Clan du Jabuti *». (Traduction libre et non autorisée)

Vent fleuri roule par les rails.
Il vient de loin, des grottes préhistoriques…
Descendant les montagnes
Il a fui les escarpements assombris du Culbute-Pucelle

Trémulation brusque de peur.
Effroi.
Feuilles pleureuses d’eucalyptus.
Cloche sonne.
Personne.
La solitude angoissée des arêtes…
La paix fruste effarouchée des gorges de la montagne…

La chaîne du Culbute-Pucelle
Non elle n’avait pas ce nom…
Ils étaient de l’autre côté,
Sont venus au village marier
Et ont traversé la chaîne,
Le fiancé avec sa fiancée
Chacun d’eux sur son cheval.

Avant que n’arrivât la nuit
Ils se sont souvenus de rentrer.
Ils ont dit adieu à tous
Et se sont mis de nouveau
Par les raccourcis de la chaine
Chacun d’eux sur son cheval.
Les deux étaient heureux,
Sur la hauteur tout était paix.
Par les chemins étroits
Lui devant elle derrière.
Et riaient. Comme ils riaient !
Riaient même sans raison.

La chaîne du Culbute-Pucelle
Non elle n’avait pas ce nom.

Les tribus rousses du tard
Rapidement fuyaient
Et pressées se cachaient
Là en bas dans les concaves

Craignant la nuit qui venait.

Pourtant les deux continuaient
Chacun d’eux sur son cheval
Et riaient. Comme ils riaient !
Et leurs rires aussi se mariaient
Avec les risées des rocailles
Qui sautant frivoles
Du sentier se détachaient
Cherchant l’escarpement.

Ah, Fortune inviolable !
Le sabot s’est posé en porte-à-faux.
Donnent fiancée et cheval un saut
Précipités dans l’abîme.
Pas même le choc s’est écouté.
Il fait un silence de mort.
Sur la hauteur tout était paix…
Cravachant son cheval,
Dans le vain de l’escarpement
Le fiancé s’est précipité.

Et la chaîne du Culbute-Pucelle
Culbute-Pucelle s’est appelé.

*Tortue terrestre.                  

Le sang mêlé de la poésie et de la terre, légende authentique de tradition orale enracine, intransitif.