Les temps du temps (2)

L’insouciance adolescente change pour une aspiration à l’autonomie. L’adulte arrive de son pas de course contre le temps : les jours se succèdent, les semaines s’enchainent, les mois s’emballent, les années s’accumulent, les projets se multiplient… Satiété en perpétuel devenir, la réalisation aiguise l’appétit, génère de nouveaux désirs de découverte, de conquête, d’expérience, d’engendrement. Un appétit féroce me fait mordre dans la vie sous toutes ses coutures. Le temps défile comme le paysage d’un train à grande vitesse, vertige, jouissance accélérée. Les horizons sont dépassés dans un renouveau permanent, antidote préventif contre le questionnement.

Une lassitude apparaît, avec le temps les gains répétés perdent de leur acuité, de leur saveur, le chant des sirènes se confond avec le bruit de la société ; les lumières de la ville et son murmure importunent. Le domicile devient un refuge, je lève le pied sans chercher le frein ; l’élan des habitudes s’émousse, une envie d’autre chose, de plus sobre paraît. Un nouveau temps surprend au détour d’une perte, d’une désillusion : une conscience nouvelle comme un navire sur sa lancée à l’orée du port… Le temps du passé récent s’impose : son appréhension demande un lâcher-prise, crée des lapsus, des arrêts sur image. Je découvre un moindre antagonisme dans la relation : intérieur et extérieur se complètent ; toi et moi font couple.

Le temps du temps au temps acquis, advint le temps du passe-temps, sans lassitude et sans urgence, sans espoir, sans désespoir : une simple quête d’usufruit du présent. Les heures s’égrènent entre ciel et terre : je sirote l’instant dans toute sa plénitude, imagine la profondeur infinie de la seconde évanescente, une vie passe, s’espace. Cueillir la fluidité à portée de main : le regard enregistre la caresse du passager, l’ouïe s’abreuve du souffle de la rosée, un rêve accompagne le chant de l’oiseau inconnu… Affleurent souvenirs et réminiscences, le passé constitutif et le plaisir effronté du tissu qui s’effiloche dans la brise. Les yeux tournés vers l’amont du désir d’écrire, j’évite le vertige de la chute libre.

Solitude assumée.        

Les temps du temps (1)

Oliviers avec soleil jaune et soleil, Van Gogh

Premier temps, celui de l’enfance : il s’étire dans la placide lenteur de l’attente infinie d’un événement. La fratrie pollue l’espace dans la bulle : les nombreux autres envahissent mon territoire, exacerbent la frontière entre le mien et le leur, désordre sous la canopée… La confrontation incontournable et l’absence d’isolement génèrent une frustration innomée, doublée de l’espoir méconnu du monde adulte : insondable ! Quelques longs moments partagés sont parcourus d’une alégresse codifiée par les us et coutumes familiaux. Autre constance, le cycle des années m’entraine, jeune étranger mal accueilli, à repartir pour de nouveaux horizons : bringuebalé.

Subitement, au détour d’une saison, une vague d’anxiété me submerge, un désir non-identifié agite mon être sans altérer le cours du temps : une effervescence corporelle sourd…  La certitude d’un avènement majeur agite l’animal, mal à l’aise devant l’incongru de vivre, le non-sens de l’existence : fondamentale irritation ! Le refuge de la lecture, souvent, s’effondre devant des songes sans horizon : folie aigre, onanisme anéantissant, culpabilité insensée. Le ciel se charge d’orage sans le soulagement de l’averse ; face à la recherche de quiétude, une agitation exhaustive résulte en un sommeil lourd de fatigue physique. Temps bouleversé par la poursuite de solution dans un univers sans prise : enfermement.

Les murs se fissurent, une lente évolution colore le temps, accentue la forme des corps… La recherche de sens est masquée par la découverte du sentiment amoureux : attraction subite pour un autre paradoxal, à la complémentarité singulière. La conscience de vivre trouve une orientation. L’étrangeté sublimé s’allume d’éclats de bonheur et de douleur inconnus. Aux temps accélérés à en perdre le souffle succèdent d’autres suspendus, à l’aura de répits éternels ! La localisation d’un objet de désir, proche et insaisissable, à la douce odeur animale, à la saveur de fruit vert, aveugle comme la lumière à la sortie d’un tunnel, transcende. La révélation subjugue, le temps vole comme on attrape, au milieu d’une nuée, un papillon dans un filet.

Attentif

Lonely Wolf


L’âge et le privilège de l’oisiveté, limitent mes élans passionnés à de vieux réflexes ou à de fugitifs excès…Un scepticisme souriant accompagne nouvelles idées et théories porteuses de progrès : un œil dans le rétroviseur du temps relativise les meilleurs et expose leur chancelante victoire sur les mauvaises.

Distant du général, je diminue le risque de dévaler à suivre la pente d’une cavée montante : je grimpe entre chien et loup avec « noiraude » ma chienne métisse, fidèle benjamine à l’attention haletante. Mon regard la suit…

Le détachement de l’idéalisme religieux et l’extase de la jouissance sublime m’échappent. Le contexte aux artifices multiples et mouvants, la pensée complexe et la nécessaire déconstruction pour un progrès inédit me déroutent.

Un spectre éclot : l’homme politique jette son ombre, Arlequin et Pierrot Lunaire. La préoccupation latente liée aux tensions internationales s’impose à mon esprit : désordre précipité d’images et d’informations, pensée explosée… Quelle alternative à la démocratie très peu sociale emprunte de libéralisme ? Pis-aller inéluctable !? L’Union Européenne échange la foire d’empoigne pour la guerre ! Femmes et hommes politiques emblèmes de notre époque : qui suivre, quel dénominateur commun ? Quel avenir ? Manipuler et/ou manipulateur ? Rassembleur impliqué à tous les étages de l’édifice de la société, quelle éthique pour cet individu au sommet de l’état ?  Tenu à une vision à la noble distance, et à la pratique d’un incessant compromis qui corrompt… Incontournable !? Le doute et le paradoxe sont inévitables, la certitude et la vérité impossibles. Sans trouver un fil à tirer de l’écheveau, ma pensée se dilue au passage blanc irisé d’un nuage, lunaire.

Si un mieux-être passe par un voyage sur soi, « Vingt mille lieues sous les mers » de l’infini particulier, se couper du monde serait une vie d’autruche.  Au Brésil, si les élections doivent consacrer le retour d’un Lula blanchi, le risque d’un coup d’état de Bolsonaro (avec le consentement de 30% de le population, d’une partie des militaires et de l’Assemblée Nationale) n’est pas à écarter.