04/07/25

Cher Ami,

Le ciel s’obscurcit de nuages anthracite : annonce d’une journée d‘automne abréviée, je vais allumer la cheminée.

La société, pour laquelle je travaillais, offrait à ses cadres un bilan de santé ; routine agrémentée d’examens spécifiques aléatoires. Le passage aux résultats avec le généraliste n’était qu’échanges aimables.

Je m’y rendais l’âme légère ; cette année-là, le médecin porte-parole me reçoit d’un sourire figé, « Tout va bien mais le marqueur xyz de l’analyse de sang fait apparaître un risque d’hépatite… Nous allons réaliser des contrôles et avec les résultats vous adresser à un spécialiste ». J’hésite entre scène de film et rêve éveillé ! Je connais, d’une sœur malade de l’hépatite B, l’évolution : transplant de foie hasardeux, survie limitée.

Mes parents confrontés à ce problème, ma relation conjugale dans son dernier tour de piste, mes enfants jeunes, je choisis de me taire jusqu’au diagnostic définitif. Une semaine en noir et blanc, seul devant l’échéance fatidique. Sans espoir raisonnable, je tourne en boucle dans un tunnel. La journée, mes sens anesthésiés, mon cerveau répond par réflexe aux habituelles urgences familiales et professionnelles. Un vide noueux de la tête au ventre, je me vois vivre : je me lève, vais courir, prends ma douche, me rase, prend le petit déjeuner avec les enfants, les emmène à l’école etc. La nuit je feins de dormir, ou me réfugie sur le divan avec un livre que je ne lis pas. Le temps passe, fragile sablier dans un infini silence moiré de morbides élucubrations. L’action impossible dans ces circonstances m’englue dans l’attente, corps-mort dans un noir océan. Un unique souhait, connaitre le verdict, inventer un nouveau futur pour agir.

Une semaine écoulée, j’arrive en avance à la consultation. A la vue des examens et après une longue auscultation, le spécialiste, sourire entendu m’annonce, « Les marqueurs sont la preuve d’un contact avec un virus de la famille de l’hépatite, ou de la grippe… sans conséquence, vie normale mon cher monsieur ! », démenti que je salue, à 10h du matin, d’une coupe de champagne au comptoir du premier bistro.

#bistro #diagnostic

02/05/25

Cher Ami,

La perte est inhérente à notre condition d’être vivant : la mère s’entrouvre pour séparer d’elle et du confort de sa toute puissance, une vie nouvelle qu’elle livre à la lumière. L’être humain cherche à compenser, transférer, dépasser l’expulsion irréparable de la mère.

Ma nature agitée me porte à l’action, à tort et à travers ; cabossé j’ai cherché à comprendre. Les mots s’imposent ; l’être parlant prend la main sur l’animal, gérant une autre frustration : l’impossible de dire. Agnostique, je respecte la croyance d’autrui qu’elle soit, occidentale, proche, moyen ou extrême orientale, animiste, philosophique ou matérialiste, quand elle n’est pas portée par un prosélytisme intolérant. Sceptique non aligné, j’avance solitaire, trébuchant, sur mon chemin sans garantie.

Le réel de la perte est l’événement primordial synonyme de l’avènement à la vie : traumatisme nécessaire. J’ai voulu me préparer, me protéger, m’excuser devant l’inévitable répétition. Au premier pas j’ai choisi, renoncé, pris dans le feu de l’action sans regarder ni à droite ni à gauche. Allant aveuglé par le futur proche, j’ai abandonné, défait, laissé tomber, je me suis dépouillé, privé. Plus loin j’ai aussi, reculé, capitulé, jusqu’à abdiquer de mon désir, désister de projet, j’ai renié et même abjuré ! Enfin, avec l’accumulation des pertes, j’ai fait l’apprentissage des enterrements, du deuil, douloureux souvent ; leur élaboration m’a conduit au détachement, à la séparation !

Chaque réponse intellectuelle trouvée à la castration primordiale, et aux suivantes, se révèle être de la taille d’un mouchoir : elle ne couvre que la tête, laissant le reste du corps exposé aux maux de la vie. La perte se répète à toute heure : frustré, je vais délaissant sur le bas-côté du temps choix et non-choix, et leurs inépuisables conséquences.

Je crois à une forme d’habituation morale et psychique aux pertes et aux renoncements, nécessaire pour survivre ; à la douleur physique je ne m’habitue. Et sans deuil, je somatise…

07/03/25

Cher Ami,

Seul dans l’espace, le temps et mon for intérieur, j’assiste à la quête du bonheur : synonyme de félicité il est objectif et passager, à quel prix !? Ataraxique il est impassible sagesse, détachement total. Béatitude et extase tiennent de la sublimation. Le plus souvent, je crois entre Yourcenar au « bonheur (qui) n’est qu’un malheur mieux supporté », et Comte-Sponville « tout laps de temps où le bonheur est possible », aimer la vie.

Loin des leaders et de leur suite, sans orgueil ni vergogne, je préfère la compagnie d’amis choisis ; ils opinent, me contredisent, j’en poursuis mon apprentissage. Pas de vérité à trouver, seule sa recherche nous donne l’impression d’avancer : dérapages et trébuchements agrémentent les confrontations de nos souriantes différences.

Je souhaiterais améliorer la diffusion de ma prose mais je confesse m’y intéresser peu ; j’aurais l’impression de me pousser du col et de me disperser sans en voir le gain. Si aujourd’hui pour exister il faut apparaître, je préfère plonger mes échasses dans le doute, fouiller, écrire, concocter une idée, une image, un paradoxe. 

Que penser de Céline ? Adorno et Deleuze débattent éclairant l’impasse, divergence fantasmatique : un auteur au discours odieux, à l’œuvre unique au-dessus de la morale. Les deux n’ont pas tort ; intellectuellement avec Deleuze, je suis de cœur avec Adorno. Je ne peux séparer les 2 côtés du personnage, comme la vie : belle et dégueulasse !

Trump, avec sa narrative simpliste et l’aide de fake news contre-vérités des réseaux oligarques, fabrique des dollars pour son clan : c’est strictement dégueulasse. La promesse de plus de richesse matérielle à portée de main des USA Citizens est un leurre : quelques miettes iront au mal-être général, et un énorme morceau aux ultras riches de la bulle illibérale qui omettent la pollution en tout genre. La tentative de coup d’état des forces d’argent contre la démocratie et contre tous, dans un premier temps crée un large front désuni que Donald T. veut asseoir à la table de négociation de la Maison Blanche.

Un jour les empires déclinent ; après Rome, Byzance et le Moyen-âge…