07/03/25

Cher Ami,

Seul dans l’espace, le temps et mon for intérieur, j’assiste à la quête du bonheur : synonyme de félicité il est objectif et passager, à quel prix !? Ataraxique il est impassible sagesse, détachement total. Béatitude et extase tiennent de la sublimation. Le plus souvent, je crois entre Yourcenar au « bonheur (qui) n’est qu’un malheur mieux supporté », et Comte-Sponville « tout laps de temps où le bonheur est possible », aimer la vie.

Loin des leaders et de leur suite, sans orgueil ni vergogne, je préfère la compagnie d’amis choisis ; ils opinent, me contredisent, j’en poursuis mon apprentissage. Pas de vérité à trouver, seule sa recherche nous donne l’impression d’avancer : dérapages et trébuchements agrémentent les confrontations de nos souriantes différences.

Je souhaiterais améliorer la diffusion de ma prose mais je confesse m’y intéresser peu ; j’aurais l’impression de me pousser du col et de me disperser sans en voir le gain. Si aujourd’hui pour exister il faut apparaître, je préfère plonger mes échasses dans le doute, fouiller, écrire, concocter une idée, une image, un paradoxe. 

Que penser de Céline ? Adorno et Deleuze débattent éclairant l’impasse, divergence fantasmatique : un auteur au discours odieux, à l’œuvre unique au-dessus de la morale. Les deux n’ont pas tort ; intellectuellement avec Deleuze, je suis de cœur avec Adorno. Je ne peux séparer les 2 côtés du personnage, comme la vie : belle et dégueulasse !

Trump, avec sa narrative simpliste et l’aide de fake news contre-vérités des réseaux oligarques, fabrique des dollars pour son clan : c’est strictement dégueulasse. La promesse de plus de richesse matérielle à portée de main des USA Citizens est un leurre : quelques miettes iront au mal-être général, et un énorme morceau aux ultras riches de la bulle illibérale qui omettent la pollution en tout genre. La tentative de coup d’état des forces d’argent contre la démocratie et contre tous, dans un premier temps crée un large front désuni que Donald T. veut asseoir à la table de négociation de la Maison Blanche.

Un jour les empires déclinent ; après Rome, Byzance et le Moyen-âge…

07/02/25

Cher Ami,

Optimisme cinglant : l’espérance de vie mondiale est de 73 ans, mon âge ; dit autrement, à la roulette russe de la vie, revolver à demi chargé, j’ai échappé à la balle fatale.

Vain constat, mon désir de vivre tressaille. J’écarte le « Pour combien de temps ? », les aléas foisonnent ! Je désire durer le mieux possible, sans accorder d’importance au coup de faux de l’ad vitam aeternam. J’imagine l’éternité, après l’illusion du temps qui passe, en absolu réel silencieux, le cycle perpétuel de l’énergie original. L’accident primordial effacé, retour à l’essence, l’éther de l’onde esquisse, ici et là. Mes cendres amenderont le pied d’un arbre.

En somme, je savoure, entre le néant d’avant et celui d’après, cette fulgurance négligeable qu’est la vie ; le non-sens y réside, sans effroi. Une seule crainte, la souffrance. Le fil se déroule… L’enfance est une sensation de temps suspendu entre devoir et dépendance, une mer étale sur une grève aux nuances de gris infinies : les mots roulent billes de verre. Les vingt années suivantes, l’autonomie conquise, le jeune homme, opportuniste assoiffé, dévore des projets mal embrassés ; avec l’arrière-goût d’insatisfaction, les mots sont envoyés comme des balles. Aux environs des 40 ans l’adulte s’oblige à choisir, beurre ou argent du beurre ; tous les désirs ne sont pas réalisables, ceux qui le seront ne le seront qu’en partie ; la conquête anime, on poursuit en pesant ses mots. Les 60 arrivent en accéléré, à la sortie du virage on compte le temps ; la maturité décode la société humaine qui en perd ses paillettes : les masquent tombent, on distille les mots.

Au voisinage des 80 un ralenti est nécessaire, la vieille mécanique et son entretien freinent l’activité, induit le détachement ; une jouissance complexe de réminiscences frissonne au tréfond de la bête ; les mots s’écrivent. Pour sourire encore, j’affectionne l’idée de tenter le détroit du siècle de vie, Cap Horn ! Après rien de nouveau, un océan pacifié à perte de vue. Seul, flâneur, le vieillard à la respectable indécence se rapetisse, se condense : distant spectateur, il jette les mots par-dessus bord…   

25/10/24,

Cher Ami,


Poursuivant mon excursion sur les sentes d’écrire, un aspect attire mon attention. Le réel de cette expérience de fiction ne se situe pas ; dit autrement, la réelle fiction de l’écriture est hors tout, en dehors des mesures de notre réalité, de l’espace et du temps. Les trois dimensions de l’ordre matériel n’ont de place que dans l’imaginaire de l’artisan en écriture, puis dans celui du lecteur : leur matérialité est projetée au plan symbolique. Le temps, immatériel ou fictionnel, y trouve une « motérialité » ; Proust le cueille dans les méandres de sa prose nostalgique : le passé advint au présent.   

Le temps trouve une consistance : au rythme de l’écriture, le lecteur perd son temps et embarque dans celui de la fiction écrite, quasi audible. Le temps du quotidien est insaisissable comme les grains du sablier ; suspendu aux lèvres du récit, il cède passage à la temporalité de l’auteur, du conteur : là le temps varie, se raréfie, croit, se suspend, retourne, se dédouble… Temps inventé hors du temps, hors de l’immédiat : temps persistant, sans fin autant que dure la lettre. Le fredonnement de la narrative berce le lecteur hors espace-temps en un voyage solitaire.  

L’auteur et le lecteur à sa suite succombent à l’attraction du vide de l’impossible de dire, comme l’amant(e), à l’illusion de la communion : ici transporte la conscience dans un au-delà, là la transcende les corps, en stricte intimité. A l’intuition ils sont en partance, gagnés par un acte de foi ils prennent le large.

L’écriture et la lecture provoquent le vertige ; le mot nait de l’absence, du neutre absolu : parole tangible couchée sur le papier éclot de l’écho de ces profondeurs. Réel intraduisible à qui ne se courbe sur la vacuité du souffle de la vie.

L’auteur et son impossibilité de dire la chose, comme l’impossible de la relation, se livre au jeu du « hors de », au risque de s’y perdre ; la plume à la main, il plane hors du monde de ses congénères : la lettre alors est un hors je/jeu, sans dedans et sans dehors, où il se rend au risque de la superficialité ou de l’incongruité. Mallarmé eût été superficiel, ou incongru.