07/02/25

Cher Ami,

Optimisme cinglant : l’espérance de vie mondiale est de 73 ans, mon âge ; dit autrement, à la roulette russe de la vie, revolver à demi chargé, j’ai échappé à la balle fatale.

Vain constat, mon désir de vivre tressaille. J’écarte le « Pour combien de temps ? », les aléas foisonnent ! Je désire durer le mieux possible, sans accorder d’importance au coup de faux de l’ad vitam aeternam. J’imagine l’éternité, après l’illusion du temps qui passe, en absolu réel silencieux, le cycle perpétuel de l’énergie original. L’accident primordial effacé, retour à l’essence, l’éther de l’onde esquisse, ici et là. Mes cendres amenderont le pied d’un arbre.

En somme, je savoure, entre le néant d’avant et celui d’après, cette fulgurance négligeable qu’est la vie ; le non-sens y réside, sans effroi. Une seule crainte, la souffrance. Le fil se déroule… L’enfance est une sensation de temps suspendu entre devoir et dépendance, une mer étale sur une grève aux nuances de gris infinies : les mots roulent billes de verre. Les vingt années suivantes, l’autonomie conquise, le jeune homme, opportuniste assoiffé, dévore des projets mal embrassés ; avec l’arrière-goût d’insatisfaction, les mots sont envoyés comme des balles. Aux environs des 40 ans l’adulte s’oblige à choisir, beurre ou argent du beurre ; tous les désirs ne sont pas réalisables, ceux qui le seront ne le seront qu’en partie ; la conquête anime, on poursuit en pesant ses mots. Les 60 arrivent en accéléré, à la sortie du virage on compte le temps ; la maturité décode la société humaine qui en perd ses paillettes : les masquent tombent, on distille les mots.

Au voisinage des 80 un ralenti est nécessaire, la vieille mécanique et son entretien freinent l’activité, induit le détachement ; une jouissance complexe de réminiscences frissonne au tréfond de la bête ; les mots s’écrivent. Pour sourire encore, j’affectionne l’idée de tenter le détroit du siècle de vie, Cap Horn ! Après rien de nouveau, un océan pacifié à perte de vue. Seul, flâneur, le vieillard à la respectable indécence se rapetisse, se condense : distant spectateur, il jette les mots par-dessus bord…   

25/10/24,

Cher Ami,


Poursuivant mon excursion sur les sentes d’écrire, un aspect attire mon attention. Le réel de cette expérience de fiction ne se situe pas ; dit autrement, la réelle fiction de l’écriture est hors tout, en dehors des mesures de notre réalité, de l’espace et du temps. Les trois dimensions de l’ordre matériel n’ont de place que dans l’imaginaire de l’artisan en écriture, puis dans celui du lecteur : leur matérialité est projetée au plan symbolique. Le temps, immatériel ou fictionnel, y trouve une « motérialité » ; Proust le cueille dans les méandres de sa prose nostalgique : le passé advint au présent.   

Le temps trouve une consistance : au rythme de l’écriture, le lecteur perd son temps et embarque dans celui de la fiction écrite, quasi audible. Le temps du quotidien est insaisissable comme les grains du sablier ; suspendu aux lèvres du récit, il cède passage à la temporalité de l’auteur, du conteur : là le temps varie, se raréfie, croit, se suspend, retourne, se dédouble… Temps inventé hors du temps, hors de l’immédiat : temps persistant, sans fin autant que dure la lettre. Le fredonnement de la narrative berce le lecteur hors espace-temps en un voyage solitaire.  

L’auteur et le lecteur à sa suite succombent à l’attraction du vide de l’impossible de dire, comme l’amant(e), à l’illusion de la communion : ici transporte la conscience dans un au-delà, là la transcende les corps, en stricte intimité. A l’intuition ils sont en partance, gagnés par un acte de foi ils prennent le large.

L’écriture et la lecture provoquent le vertige ; le mot nait de l’absence, du neutre absolu : parole tangible couchée sur le papier éclot de l’écho de ces profondeurs. Réel intraduisible à qui ne se courbe sur la vacuité du souffle de la vie.

L’auteur et son impossibilité de dire la chose, comme l’impossible de la relation, se livre au jeu du « hors de », au risque de s’y perdre ; la plume à la main, il plane hors du monde de ses congénères : la lettre alors est un hors je/jeu, sans dedans et sans dehors, où il se rend au risque de la superficialité ou de l’incongruité. Mallarmé eût été superficiel, ou incongru.

18/10/24,

Cher Ami,

L’idée n’est pas nouvelle, mais me poursuit : je procure me l’approprier ici. L’écriture n’a pas de sens si elle cherche à rendre compte d’un vécu ou même d’une chose :  l’objet échappe. Comme Magritte le met en évidence dans son tableau provocation pédagogique « Ceci n’est pas une pipe ». Écrire, peindre, sculpter, mettre en image, en musique, en scène sont œuvres d’artisans créateurs d’un monde autre.

Le mot parlé, celui du langage courant, a généralement un sens immédiat empreint de la nécessité de correspondre avec un autre, objectivant une action, un échange : désigner y trouve sa fin. Le même mot écrit, mis en scène, nous entraine dans le réel de la création, le subjectif. La parole dite au quotidien vole à l’oreille de l’auditeur à peine attentif comme une feuille morte traverse la chaussée, anecdotique. L ‘artisan en écriture, intentionnellement choisit le mot dans sa complexité, sa profondeur suggestive, ample voire inconsciente ; sa sonorité y trouve un non-sens, une ritournelle. Le lecteur attentif, concentré sur le-dit mot initie un voyage qui lui est propre, conduite par la main légère de l’auteur. Des exceptions fleurissent : l’être parlant chez son analyste est écouté, les mots retournés en miroir sont réappropriés, parfois. A l’inverse des envolées ne dépassent pas les feux de la rampe, chutent incertaines, pour certains.

Le filtre du langage crée un écran entre nous et le réel : l’être humain vit une fiction permanente, aliéné. L’éternel conscrit que je suis, comme d’autres, las de cette guerre perdue sans pouvoir y échapper, a trouvé un champ d’action dans une subversion rédemptrice : écrire. La parole écrite, antagonique avec celle jetée du quotidien, crée un réel particulier a minima, tendant à l’universel dans certains cas.

L’acte de foi de l’artisan des habituels sept arts, exclue le réel insaisissable de la vie pour délivrer une réelle illusion, soit un (ir)réel fictice. La littérature sous cet aspect a un avantage sur ses compagnons en artifice ; elle travaille le matériel constitutif du délire de l’être parlant. 

Fou et demi, je m’exerce à ce réel fulgurant.