04/04/25

Cher Ami,

Quand aucune hiérarchie et événement officiel n’interfèrent, la première invitation dans la demeure d’une personne cordiale marque un pas vers plus d’intimité : à franchir le seuil du domicile, la civile politesse s’écarte. L’amphitryon baisse la garde, s’expose d’un mouvement amical, attendant de son hôte une démonstration à son aune. On s’émerveille : « Votre intérieur vous ressemble … »,« Il y a longtemps que nous souhaitions vous inviter… » . Agapes et libations complètent la scène. Le nouveau convive voit dans le quartier, la ville, un cadre à l’hospitalité.

Aujourd’hui, l’urbanisme et les appartements font souvent oublier « le tour du jardin », réduit à la portion congrue ; il est sorti du rituel de la visite de bienvenue. Il était potager, verger, d’agrément, en espalier, français, anglais, gazonné, à plates-bandes ou en parterre, fleuris avec ou sans allée ; parfois un banc, un treillage, une charmille, voir une serre ou un abri-vent, une tonnelle sous les ombrages, un bosquet … L’hôte révélait à l’occasion un violon d’Ingres, le nouveau venu appréciait : l’espace planté était une illustration.

Aiguillonné par l’intuition, un coup de dé m’a offert l’opportunité de jouer au jardinier : souvenirs et réminiscences en bandoulière, aidé d’une main et d’un œil de maître, j’ai participé à la naissance de notre jardin : je ne l’avais rêvé, mais il a éclos dans un grand espace que le propriétaire précédant avait désolé. Trois ans passés, notre enclos me ravit ! A sa périphérie une large bordure sauvage de végétation locale ondule, comme laissé à l’abandon, préservant l’habitation des regards étrangers. En se rapprochant du centre des arbres fruitiers, plus courtois, et d’autres décoratifs se partagent une deuxième ceinture ; entre les deux cernes concentriques, un flou où la nature s’installe. Plus au centre, des essences locales, ornementales, sont dispersées en tâche pour faire croire à l’improvisation. Ces trois barrières isolent un ilot d’herbe rase, verte en saison des pluies, qui entoure la maison d’une fraîcheur partielle et d’une luminosité exagérée : une agréable impression de bout du monde .

14/02/25

Cher Ami,

Une grande actrice, devant la foi déposée par des millions d’américains dans les promesses de Donald Trump, caractérise la population des USA « d’adolescente » ! Le sarcasme est relayé par des millions de « likes ».

Un psychiatre-psychanalyste français, érudit du siècle passé, disait à la fin de sa vie : « Moi j’ai toujours 5 ans ! ». Ces deux provocations ont une part de vrai ; l’être humain n’atteint que rarement la maturité qui en ferait un être raisonnable. « Je pense donc je suis » ne sous-entend pas une rationalité ; l’introspection fait découvrir combien nous sommes dérangés, dans nos efforts à cerner la réalité ; une subjectivité de tous les instant interdit l’objectivité. Sans parler du langage où chacun met et écoute ce qu’il veut : petit délire, malentendus et quiproquos. Le savoir n’existe pas malgré les scientifiques qui segmentent la connaissance à n’en plus finir, et la pensée complexe qui complexifie. La sagesse requiert doute et détachement.

Contre la tendance à l’hystérie individuelle et la violence collective, un remède, qui n’en est pas un stricto sensu, la culture : elle présente un autre qui pense et vit différemment, mais néanmoins alter ego ; elle aide à relativiser les élans intransigeants, symptomatiques. Inconcevable dans la dystopie proposée par l’influenceur Number One de la planète : dans son pays où the money est le Critère, le reste essentiel est résiduel. 80% de ses concitoyens n’ont pas de passeport…

Nous sommes tous au mieux des adolescents qui l’ignorons souvent. La culture est un verni qui craquelle au premier mouvement instinctif. Sa résilience nous aide à penser, à douter des apparentes vérités, à ne pas croire aux obscénités proférer par un cuistre populiste qui profère la force comme unique modus vivendi, et la richesse matérielle pour une élite comme finalité à la vie.

Le vivant et ses adversaires finiront par défaire Donald et ses suiveurs ; ce que nous ignorons, est dans combien de temps et à quel prix ? Comment évaluer le pouvoir de feu des cowboys et de leur imprévisible narcisse de chef ? Quelle capacité de réaction aura l’environnement planétaire ?

29/11/24,

Cher Ami,

Violence et brutalité sont quasi synonymes ; le premier marqué d’excès, le second de rusticité. Mais pour revanche et vengeance, s’ils ont la même origine sémantique, le sens diffère. Revanche exprime la volonté de rendre la pareille (en bien ou en mal) visant l’équivalence : lexique des jeux et du sport l’utilise, confrontation sans fin à la recherche d’une « belle » hypothétique. Vengeance a le sens de punir, d’où venger son honneur ; l’offense inclut une dimension morale, la punition alors exclut l’équivalence avec l’acte originaire. La démesure est donc moralement possible et, à terme, l’élimination de l’offenseur. Le désir de vengeance a des racines profondes, noueuses, inexprimées/inexprimables. Escalade de violences mortifères en perspective…

Un préalable, la « solution » est toujours en devenir ; l’humain est l’aristocrate du vivant par sa volonté consciente d’exercer ses capacités, bagarre interminable, pour une vie meilleure dans un contexte mouvant.  

L’apartheid est mise en place en 1948 en Afrique du sud : Dirigeant de l’African National Congress Nelson Mandela, inspiré par Gandhi, prône « la désobéissance civile » quand, en 1952, il est emprisonné avec 8500 manifestants. Après le massacre de Sharpeville en 1960 (69 morts), Mandela crée le MK, branche armée pour le sabotage de lieux symboliques sans perte humaine. En 1962, il intègre une liste nationale de terroristes ; incarcéré, il est condamné à la détention à perpétuité. Après 18 ans de travaux forcés, en 1985 encore emprisonné, il commence à négocier la fin de l’apartheid. Libéré en 1990, il fait un discours pour la conciliation. Élu président de l’Afrique du Sud en 1994, il proclame sa volonté d’une « nation arc-en-ciel en paix avec elle-même et avec le monde », et complète « il n’y a pas de voie facile vers la liberté » et la lutte contre la pauvreté et les discriminations.

Exemplaire, il a pendant ses années de prison tissé une relation de proximité avec son geôlier blanc Afrikaner : « Car être libres, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres. »