Haïku,

J’ai découvert récemment ce poème japonais de trois vers et dix-sept syllabes (5, 7, 5). Loin d’être l’unique expression de la poésie japonaise, elle est remarquable par sa simplicité et sa finesse, sa densité et sa légèreté. Dans sa brièveté le poète, célèbre ou quidam*, a une contrainte supplémentaire : il doit faire apparaître, suggérer le temps, la saison. L’objet du poème est saisir dans sa banalité le moment unique, l’instant, en transmettre le souffle, la note moirée : illustration fugace, où le sens des mots ordinaires tend à disparaître pour faire place à un émoi. Un singulier prend la parole, ni marqué par l’individuel ni par le privé, il lance :  

Au clair de lune
le prunier blanc redevient
un arbre d’hiver

Buson Yosa

Irruption d’un instant où se cueille une nuance, une subtilité qui émeut. Une vibration liée à la relation entre les mots sans causalité, un évènement cosmique en filigrane qui appartient à tout lecteur : une individuation offerte. Une capture sans ponctuation pour laisser les mots respirer, l’esprit circuler, le lecteur voyager. Un geste qui s’éternise, un particulier non réducteur, une contingence.

Aube du Nouvel An

Le jour d’hier

Comme il est loin

Ichiku

Photographie à la texture fugitive, les mots et leur agencement définissent l’espace-temps (« Ma » en japonais) d’un seul trait, marque et infinitise. Une aile nous frôle, sa brièveté nous conduit à l’essence suggérée de l’instant, se conclut à la suspension de la lecture. On savoure la longueur d’une fluide inspiration, une persistante fugacité.

« Le haïku va vers une individuation intense » Roland Barthes

« C’est à la cime du particulier qu’éclot le général » Daniel Halévy

Cette forme poétique est installée, intègre la culture japonaise comme la « Musique Populaire » au Brésil, transversale, partagée. La pratique du Haïku est populaire, comme un exercice, un sport national ; 60 revues et les colonnes des quotidiens l’abritent, nombre d’entre eux sans signature.     

Marin échoué.

« Et qui donc a jamais guéri de son enfance » Lucie Delarue-Mardrus.

Au creux de mon hamac, à l’heure de la sieste je voyage. Les vagues du paysage m’entrainent à la dérive : ma barque sans rame, ni voile ni moteur, tangue entre l’azur et une houle forestière, camaïeu de vert. Sa course me berce d’une euphorie tranquille ; une lumière orangée de fin d’après-midi chatoie d’or le paysage. Allongé sur l’unique banc en conche, j’ai les yeux tournés vers l’horizon ; la subite inquiétude d’une photographie d’enfance s’impose. Une tristesse légère la substitue ; une nostalgie sans borne m’envahit : perte résignée, aboutissement consenti. La mer infinie engloutit la langueur d’un drame assoupi : une toupie essoufflée se balance ; un marin échoué, hirsute, blanchi par l’air du large sourit, compénétré.          

Souvenance photographique en noir et blanc : au centre un garçon de 7 ans, de profil, en maillot de bain debout à la proue d’une barque de pêche. Le plan est resserré sur les deux premiers mètres de l’embarcation au-dessus de la ligne de flottaison ; le gris uniforme du ciel donne une grandiloquence blafarde. La main opposée en visière les yeux tournés vers l’horizon, l’enfant inquiet a du mal à feindre la pose de l’aventurier.

Ce portrait en pied a longtemps fait partie des cinq cadres de leurs enfants que mes parents conservaient sur un bureau, une table, un buffet, une étagère… Il a contribué à orienter l’ainé de la petite tribu ; de la posture attendue du preneur d’image, saute aux yeux la fragilité du gamin.

Cette année-là peu avant l’enregistrement argentique, la fratrie s’était agrandie d’un numéro quatre : une seconde petite sœur. Cette arrivée, annoncée, a diminué un peu plus la disponibilité de ma mère ; elle est compensée par une orientation vers la lecture, et la fréquence des séjours chez mes deux grand-mères : frustration réitérée, sans violence. Mon père est l’auteur de l’image ; le chef de famille veillait à la discipline d’une éducation conservatrice.

Sous influence je m’adapte souvent, me coule dans le moule… La contrainte augmentant, aux premiers symptômes, je m’échappe.

Méridienne !

Le sommeil profond fait plonger dans le rêve : l’inconscient noueux sourd des fantasmes douloureux, sources d’analyses et d’interprétations en cascade : plaisir intellectuel sans fin, onanisme cérébral à la virtuosité enivrante. La rêverie de l’assoupi entraine un lâcher-prise : l’être social s’efface, son anxiété s’évanouit, un souffle libre jaillit dans les ailes fragiles du cerf-volant. Sans repentir, une digression s’immisce ; l’esprit dérouté bat la campagne à fleur de peau : laissée à son libre cours, l’imagination divague, brise fraiche dans l’ambiance surchauffée du quotidien.

Quelques lignes de « La poétique de la rêverie » de Bachelard sous les yeux, quelques réminiscences au cœur, j’embarque pour des îles au long cours. Méridienne allongée, le faune assoupi dérive au gré d’eaux songeuses … Centauresses brunes et blondes m’accompagnent sur la berge, lointaines, baignées dans les brumes irisées qu’exhalent la langueur fluviale. L’onde féminine m’enlève, irrationnelle, jusqu’à l’embouchure d’une immensité marine : l’enveloppe des mots devient sensations, les objets s’évanescent, une sublime chasteté sentimentale me berce, traversée aux très-fonds de la nature, subtilités oniriques au cœur d’une vie sans censure.

La rêverie ne sanctionne pas le rêveur : ni l’inconscient pesant et coupable, ni la rationalité des règles du présent ne le retiennent. Le rêveur de rêveries promène son androgénie originelle dans l’immensité de son monde intérieur, sans obligations sociales, à distance des ténèbres de ses fantasmes : déposé en marge de l’agitation humaine, il se fond dans sa rêverie, se dissout.

Les remparts masculins de l’ordre cèdent sous la pression féminine d’une mer sans lisières : abandonné à sa magie, je perds pied, succombe léger. Un reflet de lucidité subsiste à la proue de ma chaloupe ; je vogue vers une matrice déconstruite, dans un long silence à la musicalité envoutante. Un sentiment se substitue au reste de conscience suspendue dans l’éther : communion de l’origine et du futur, étincelle de vie, âme perdue. Rêverie antre de la poésie.