« La chute du ciel »

A l’heure où le ciel pourrait nous tomber sur la tête, Davi Kapenawa, chaman et porte-parole Yanomami, a écrit avec Bruce Albert, anthropologue Français, un voyage déroutant.

Le postscriptum facilite l’abordage du livre par une explication de contexte. Le travail des deux partenaires tient à un biais truculent, un truchement ; en miroir conscient, ils choisissent de rapprocher dans une mutuelle compréhension leurs deux univers. « Rédacteur discret » Bruce A. étudie dès 1975 la société et la culture Yanomami et depuis plus de 30 ans empathise avec le chaman. L’amitié donne naissance à un deux auteurs en un ; autre paradoxe assumé, écrire une tradition orale. 20 ans de rédaction disent la scrupulosité de l’ethnologue passant de scribe à co-auteur et la détermination du chaman. L’anthropologie de la culture indigène est éclairée d’amitié : éclot la narrative de « L’ami qui n’est pas un autre moi, mais une autre altérité immanente dans le moi, un devenir autre de soi » Giorgio Agamben.

Le résultat est la bible d’un seul prophète Yanomami, qui plus qu’une religion entrouvre un univers très ancien respectueux de l’environnement. La mosaïque contée va au-delà du témoignage pour exprimer au nom d’une nation ignorée, les circonvolutions de la tradition chamanique. L’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro considère « La chute du ciel » une contribution aussi importante que « Tristes tropiques » de Claude Lévi-Strauss : « il relance –le projet ouvert de CLV – en une vertigineuse spirale (spirale logarithmique et non d’Archimède) qui déplace, inverse et rénove le discours de l’anthropologie sur les peuples amérindiens… ». Le livre affiche la confrontation des deux mondes aux dramatiques conséquences pour les Yanomami, raconte le coût des voyages de Davi K. de part le monde pour faire entendre la voix de son peuple, le défendre de la désolation de notre brutalité inepte et superbe.

Unique, ce livre est à lire à petite prise comme la poudre de « yakoana hi », pour apprécier l’ivresse de la sagesse métaphysique et poétique d’un peuple en voie de sournoise extermination face à notre matérialisme sinistre.

« Prendre le temps »


Dans son sens immédiat, saisir physiquement ou par l‘esprit le chronologique impalpable, n’a pas de sens. Pour le plaisir des mots, le temps nous sur-prend et on ne l’ap-prend, à peine se mé-prend-on à son sujet.

La langue française a créé l’expression familière « prendre le temps » : on dit courtois « Prenez votre temps ! », fatigué « Je vais prendre mon temps », sage « Il faut prendre son temps » etc.

Le temps dans le sens de la durée est aussi insaisissable qu’une évidence aveuglante ; l’abordage subjectif, intuitif permet l’approche de l’apparente aporie. La juxtaposition du verbe prendre, pragmatique et accessible, au concept universellement accepté et si diversement appréhendé, relève du paradoxe. Une vérité qui convoque à la rescousse le bon sens, cette sagesse humaine souvent décriée. L’usage de l’expression, avec le temps, a donné un deuxième sens, figuré : une invitation à ralentir notre marche effrénée, à faire à loisir ; à attendre l’instant opportun, et pourquoi pas à flâner, à traîner, voire à paresser, et même à s’arrêter. Une possible revanche contre le temps !? Non, mais une simple tentative de partenariat contre l’irréductible ; un contournement pour s’en faire un allié : idéal, un rêve !

Il est le pendant analogique, de perdre son temps, à peine plus préhensible ; comment peut-on perdre quelque chose qu’on ne possède que si peu ? Joueurs, les cruciverbistes proposent de faire les deux simultanément : « glander, lanterner… »

Comme d’autres énonciations paradoxales, elle provoque scientifiques et hommes de lettres qui ne cessent de s’y pencher, quand les hommes d’esprit s’en jouent. « Prendre le temps », des générations d’êtres parlants nous en proposent un sens remplit de sagesse populaire ; accueillir le temps, variante du « Carpe diem ». Prendre le temps sous son aile, pour qu’il nous porte : en prendre la mesure, s’attarder, se poser pour savourer le temps qui passe : vol suspendu contre l’infini temps du large… on n’y peut mais, mais on s’en joue.

Paraphrasant Miou-Miou, si la vie est une semaine, j’aborde le week-end avec l’espoir d’un mardi férié et d’un pont le lundi.

WOKE ²

La moitié du Brésil fête la victoire, la plus serrée (2% d’écart) de son histoire démocratique, du candidat démocrate Luis Inacio da Silva contre le candidat d’extrême-droite Jair Messias Bolsonaro, premier président au pouvoir à ne pas être réélu.

Le discours de Bozo contre Lula a été celui des Républicains de Trump ; attaque langue de bois de la droite fasciste qui répond à la gauche démocratique que son discours de tolérance est un totalitarisme. L’électeur aliéné a alors le choix entre 2 totalitarismes : conservateur/fasciste ou démocrate/tolérant. Démonter cette rhétorique mystificatrice n’est ni facile ni vaine. Pour la campagne de Bozo, la narrative sectaire se compose de rhétorique haineuse et de solutions simplistes, absurdes contre-vérités de facile appréhension, et s’associe à des promesses ultralibérales pour un capitalisme conservateur à la vision courte.

Le Messie de l’extrême droite voulait installer un régime fasciste comme Putin, Orban, Hitler et Mussolini, entre autres… La recette est la même : communication mensongère surabondante, violente et discriminative contre ses adversaires, véhiculée par les réseaux sociaux sans contrôle ; le concours de la majorité des congressistes conquis par ses largesses budgétaires, qui lui aurait aussi assuré leur appui pour augmenter le nombre de ministre de la Cour Supérieure Fédérale qu’il eût contrôlé en nommant les nouveaux membres. Comptant avec la neutralité de l’armée, qui ne voulait pas d’un coup d’état militaire, Bozo Président à la tête de l’exécutif, aurait contrôlé le législatif et le judiciaire, et sa réélection aurait couronné un coup d’état estampillé « démocratique ».

Bozo a éliminé le dialogue républicain, et entrainé la société brésilienne dans une radicalisation, déchirant son tissu social : familles, amis, voisins… Fracture évidente dans les états du sud majoritairement bolsonaristes. Les états lulistes ont retrouvé une joie de vivre qui ne faisait plus partie de leur quotidien, à cause de la violence et de la haine de 4 ans d’intox fasciste. Victoire, courte, de la tolérance contre le fanatisme, de la joie de vivre contre la jouissance mortifère.  

https://youtu.be/3gaJbwpljxU