Marin échoué.

« Et qui donc a jamais guéri de son enfance » Lucie Delarue-Mardrus.

Au creux de mon hamac, à l’heure de la sieste je voyage. Les vagues du paysage m’entrainent à la dérive : ma barque sans rame, ni voile ni moteur, tangue entre l’azur et une houle forestière, camaïeu de vert. Sa course me berce d’une euphorie tranquille ; une lumière orangée de fin d’après-midi chatoie d’or le paysage. Allongé sur l’unique banc en conche, j’ai les yeux tournés vers l’horizon ; la subite inquiétude d’une photographie d’enfance s’impose. Une tristesse légère la substitue ; une nostalgie sans borne m’envahit : perte résignée, aboutissement consenti. La mer infinie engloutit la langueur d’un drame assoupi : une toupie essoufflée se balance ; un marin échoué, hirsute, blanchi par l’air du large sourit, compénétré.          

Souvenance photographique en noir et blanc : au centre un garçon de 7 ans, de profil, en maillot de bain debout à la proue d’une barque de pêche. Le plan est resserré sur les deux premiers mètres de l’embarcation au-dessus de la ligne de flottaison ; le gris uniforme du ciel donne une grandiloquence blafarde. La main opposée en visière les yeux tournés vers l’horizon, l’enfant inquiet a du mal à feindre la pose de l’aventurier.

Ce portrait en pied a longtemps fait partie des cinq cadres de leurs enfants que mes parents conservaient sur un bureau, une table, un buffet, une étagère… Il a contribué à orienter l’ainé de la petite tribu ; de la posture attendue du preneur d’image, saute aux yeux la fragilité du gamin.

Cette année-là peu avant l’enregistrement argentique, la fratrie s’était agrandie d’un numéro quatre : une seconde petite sœur. Cette arrivée, annoncée, a diminué un peu plus la disponibilité de ma mère ; elle est compensée par une orientation vers la lecture, et la fréquence des séjours chez mes deux grand-mères : frustration réitérée, sans violence. Mon père est l’auteur de l’image ; le chef de famille veillait à la discipline d’une éducation conservatrice.

Sous influence je m’adapte souvent, me coule dans le moule… La contrainte augmentant, aux premiers symptômes, je m’échappe.

Méridienne !

Le sommeil profond fait plonger dans le rêve : l’inconscient noueux sourd des fantasmes douloureux, sources d’analyses et d’interprétations en cascade : plaisir intellectuel sans fin, onanisme cérébral à la virtuosité enivrante. La rêverie de l’assoupi entraine un lâcher-prise : l’être social s’efface, son anxiété s’évanouit, un souffle libre jaillit dans les ailes fragiles du cerf-volant. Sans repentir, une digression s’immisce ; l’esprit dérouté bat la campagne à fleur de peau : laissée à son libre cours, l’imagination divague, brise fraiche dans l’ambiance surchauffée du quotidien.

Quelques lignes de « La poétique de la rêverie » de Bachelard sous les yeux, quelques réminiscences au cœur, j’embarque pour des îles au long cours. Méridienne allongée, le faune assoupi dérive au gré d’eaux songeuses … Centauresses brunes et blondes m’accompagnent sur la berge, lointaines, baignées dans les brumes irisées qu’exhalent la langueur fluviale. L’onde féminine m’enlève, irrationnelle, jusqu’à l’embouchure d’une immensité marine : l’enveloppe des mots devient sensations, les objets s’évanescent, une sublime chasteté sentimentale me berce, traversée aux très-fonds de la nature, subtilités oniriques au cœur d’une vie sans censure.

La rêverie ne sanctionne pas le rêveur : ni l’inconscient pesant et coupable, ni la rationalité des règles du présent ne le retiennent. Le rêveur de rêveries promène son androgénie originelle dans l’immensité de son monde intérieur, sans obligations sociales, à distance des ténèbres de ses fantasmes : déposé en marge de l’agitation humaine, il se fond dans sa rêverie, se dissout.

Les remparts masculins de l’ordre cèdent sous la pression féminine d’une mer sans lisières : abandonné à sa magie, je perds pied, succombe léger. Un reflet de lucidité subsiste à la proue de ma chaloupe ; je vogue vers une matrice déconstruite, dans un long silence à la musicalité envoutante. Un sentiment se substitue au reste de conscience suspendue dans l’éther : communion de l’origine et du futur, étincelle de vie, âme perdue. Rêverie antre de la poésie.

« La chute du ciel »

A l’heure où le ciel pourrait nous tomber sur la tête, Davi Kapenawa, chaman et porte-parole Yanomami, a écrit avec Bruce Albert, anthropologue Français, un voyage déroutant.

Le postscriptum facilite l’abordage du livre par une explication de contexte. Le travail des deux partenaires tient à un biais truculent, un truchement ; en miroir conscient, ils choisissent de rapprocher dans une mutuelle compréhension leurs deux univers. « Rédacteur discret » Bruce A. étudie dès 1975 la société et la culture Yanomami et depuis plus de 30 ans empathise avec le chaman. L’amitié donne naissance à un deux auteurs en un ; autre paradoxe assumé, écrire une tradition orale. 20 ans de rédaction disent la scrupulosité de l’ethnologue passant de scribe à co-auteur et la détermination du chaman. L’anthropologie de la culture indigène est éclairée d’amitié : éclot la narrative de « L’ami qui n’est pas un autre moi, mais une autre altérité immanente dans le moi, un devenir autre de soi » Giorgio Agamben.

Le résultat est la bible d’un seul prophète Yanomami, qui plus qu’une religion entrouvre un univers très ancien respectueux de l’environnement. La mosaïque contée va au-delà du témoignage pour exprimer au nom d’une nation ignorée, les circonvolutions de la tradition chamanique. L’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro considère « La chute du ciel » une contribution aussi importante que « Tristes tropiques » de Claude Lévi-Strauss : « il relance –le projet ouvert de CLV – en une vertigineuse spirale (spirale logarithmique et non d’Archimède) qui déplace, inverse et rénove le discours de l’anthropologie sur les peuples amérindiens… ». Le livre affiche la confrontation des deux mondes aux dramatiques conséquences pour les Yanomami, raconte le coût des voyages de Davi K. de part le monde pour faire entendre la voix de son peuple, le défendre de la désolation de notre brutalité inepte et superbe.

Unique, ce livre est à lire à petite prise comme la poudre de « yakoana hi », pour apprécier l’ivresse de la sagesse métaphysique et poétique d’un peuple en voie de sournoise extermination face à notre matérialisme sinistre.