Contre-coup

Voici le premier chapitre de cette nouvelle. Vous pouvez aussi la télécharger en entier ou jour par jour en bas de cette page.

« … Et puis un jour, il n’y aura rien à écrire, rien à lire, il n’y aura plus que l’intraduisible de la vie de ce mort si jeune, jeune à hurler. »

La mort d’un jeune aviateur anglais. Marguerite Duras.

Paris, le vendredi 13 novembre 2015.

Il est 20h30 passé de quelques minutes, au 53 de la rue Notre-Dame des Champs à l’entrée du Lucernaire, Amarante embrasse avec une effusion contenue son père, celui dont elle porte le nom de famille, Jean Benvenuti.

– Je suis désolée. Comment vas-tu ?

– Je vais.

Les réparties sont un peu sèches pour camoufler inquiétude et émotion.  Amarante s’est rendue à cette invitation à la suite du décès de sa grand-mère paternelle, Emma Bemvenuti, veuve de longue date retirée dans sa corse natale.

La stature moyenne aux épaules marquées, les traits du visage forts et réguliers, la peau au teint de prune d’Arménie, les grands yeux clairs d’aigues marines brossées les rapprochent. Leur ressemblance est estompée par la différence des attitudes : elle se dresse en animal rebelle, retient mal des gestes pressés et sourit obligée. Sous le haut porche de la ruche culturelle à l’assombrissant courant d’air inhospitalier, elle avance la première sur les pavés inégaux la tête relevée avec une assurance qui tient plus de la provocation que de la conviction ; la crinière de ses cheveux l’habille de comédienne existentialiste. Lui, sous chapeau de coton huilé de guingois, cache mal sa tristesse et l’appréhension de cette inhabituelle rencontre souhaitée ; il la suit introverti, les mains dans les poches de son blouson aviateur, la tête rentrée dans une écharpe à l’indéfini dessin défraîchi ; une fierté inavouée et l’exercice de son pas incertain lui font relever le front lourdement, il avance fataliste et désireux vers un « rien à perdre » bleu amer plombé d’espérance.

Devant le bouquiniste de l’entrée il est happé par l’ambiance bruyante poly-actuelle héritière des cafés théâtres de Montparnasse : une haleine post soixante-huitarde, le transporte un peu chez lui. Parmi les « Titi Parisien » de l’île de France et d’ailleurs, le couple passe inaperçu : les 4 cariatides de la fontaine Wallace les arrêtent à l’entrée du restaurant dans un sourire suspect.

Quand l’hôtesse les accueille, Amarante ne sait pas encore où elle souhaite s’asseoir, la salle n’est pas pleine mais les quatre coins stratégiquement à l’écart sont déjà occupés ; elle hésite… Sur une proposition un peu vague de son père elle se décide pour une table au milieu de la banquette contre le mur face à l’entrée, sans voisin immédiat. Débarrassée de son sac à dos, de son anorak bleu marine et du foulard au ton d’automne flamboyant qu’elle superpose à côté d’elle, son regard se tourne vers son père qui opère avec un temps de retard ; il lui tend son chapeau, qui n’a pas trouvé sa place sur le dossier de son siège.

– Dis-moi, comment c’est arrivé !? Lance-t-elle.

– C’est ce que je t’ai dit en raccourci au téléphone…

Emma allait bien pour son âge, 87 ans, quand elle a été brutalement hospitalisée pour une pneumonie, tardivement diagnostiquée ou mal soignée. Antoine son frère ainé a été prévenu le premier ; il assurait une sorte de tutelle à distance. La famille s’organise pour les funérailles le prochain jeudi. Il souhaiterait qu’elle participât de cette rencontre.

Le garçon s’approche pour prendre la commande : indécise Amarante hésite, relit les quelques options du court menu, enfin se décide:

– Une salade de saumon 

– Un tartare couteau et si, t’es d’accord, une « fillette » de Chablis et une carafe d’eau.

– Pourquoi pas.

Le serveur les remercie, se retire sans autre commentaire, faute d’espace pour une marque de bienveillance circonstancielle.  

Jean raconte l’événement avec un détachement pudique, mais insiste sur son désir de se rendre avec sa fille unique à Monticello : elle n’a passé chez sa Grand-mère que quelques jours de vacances pendant son enfance à deux rares opportunités pendant les quelques années de son séjour en France ; mais ce serait l’occasion de renouer avec ce qui continue d’être un pan de sa famille!

Orphelin de père à l’âge de quinze ans, Jean n’a jamais su endosser la responsabilité paternelle qu’il a cédée rapidement, à contrecœur. Benjamin adulé d’une mère omniprésente, sa relation à l’autre féminin l’insatisfait ; célibataire bon-vivant, désabusé sans amertume, journaliste attentif de L’est France, il vit à « B’sançon » entre copains et copines, loin du charivari des grandes villes. Les promenades en forêt, la lecture et le jazz devant un feu de cheminée comblent les trous d’air.

La libre circulation du brouhaha du restaurant à l’acoustique de hangar les isole, et insensiblement les oblige à une sorte de rapprochement. Amarante le questionne un peu, pas seulement pour la forme, une équivoque curiosité ; une distance de tout temps est installée, alimentée de méconnaissance regrettée et de silences correspondus : si proches et si lointains. La réponse vient mal jonchée ; à la veille de la retraite il pourrait « même se pacser » avec une copine infirmière,  quinze ans plus jeune que lui :

– Je vais me ranger des voitures ! Dit-il en plaisantant.

Puis ironique en baissant la tête comme pour montrer sa nuque il conclue :

– Tu n’auras même pas de souci à te faire pour moi ! D’ailleurs je ne fume plus que la pipe, de temps en temps, et ne bois que raisonnablement… La forme !

Dans la foulée pour éviter une réponse fielleuse, Jean la questionne à son tour :

– Et toi ? Racontes moi !

Amarante marque un temps pour se contrôler, à la recherche du regard de Jean qui s’échappe pour remplir les verres, elle lâche bravache :

– Mon job me va bien, journaliste assistante d’un excellent reporter international d’un des principaux journaux et d’une revue de grande diffusion nationale, en Argentine. Je poursuis mon parcours professionnel. Je me donne l’impression d’être un peu citoyenne de cette planète !

Réservée elle répond avec le détachement sentencieux de la personne interviewée.

Les deux protagonistes circonspectes ne se quittent pas des yeux ; ils lisent le constat silencieux de la difficulté à défricher le chemin du rapprochement. Les plats sont servis et les verres se remplissent à nouveau de vin et d’eau ; Jean enchaine en levant son ballon de Bourgogne :

– À notre santé ! Bon appétit.

– Tchin, tchin ! Répond à son tour Amarante dans un miroir oxydé.

Délaissant sa timidité pour tenter de détendre l’atmosphère, Jean continue, avec une réelle sincérité, il lui dit combien il est fier d’elle, de ses débuts dans cette profession, qu’ils partagent ; lui n’y brille pas particulièrement, mais elle semble sur une meilleure voie, à un étage supérieur, et conclue :

– Je suis impressionné ; la compétition est violente, surtout actuellement ! Il faut non seulement du talent mais aussi une réelle ténacité pour réussir à trente ans comme toi : bravo !

– Merci, mais il y a une part de chance.

– Pour tout ! Il faut une vraie compétence et une grande disponibilité pour en profiter. Mais parle-moi un peu de ta famille, en Argentine ?

Sur un ton qu’elle voudrait décontracter, Amarante soulève, un coin du voile de sa vie privée induite par la subite gentillesse de l’insolite parent. Sa mère Teresa omniprésente, fantasque et autoritaire, après un second divorce, s’est lassée de l’entreprise conjugale et embrasse un célibat éclairé de quelques aventures, « dit-elle ! » À la retraite de l’administration publique elle travaille dans une O.N.G. à Buenos Aires.

– Ta mère ne changera pas, absolutiste : à prendre ou à laisser ! 

Toujours dans la capitale, Christopher continue son père fonctionnel : américain récemment naturalisé argentin, directeur financier, narcisse collectionneur de mariage, il l’énerve ; ils se voient régulièrement, mais au fond « elle aime bien son sybarite au petit pied !»

– Je l’aime bien aussi Christopher, c’est un mec sympa !

Sa demi-sœur Olivia ressemble à son père, festive et optimiste ; elle fait des études de psychologie et profite un maximum de la vie d’étudiante : leurs différences actuellement produisent plus d’oppositions que de connivences. Elles se croisent chez leur mère.

– Je la connais tellement peu!

Son vrai faux-frère Michael vit à Boston, il se rencontre quand il est de passage chez Christopher ; conservateur, il devrait suivre une carrière dans le style de son père. Mariage traditionnel en perspective…

– Je crois que je ne l’ai jamais vu.

– J’ai un plein carton de copains et de copines pour la fête ; quelques amis plus de filles que de garçons pour les jours gris. Quant à l’amour, ça va ça vient… Priorité au travail, alors les mecs supportent mal !

– Tu as raison. Les amants et maris, quand on est belle et intéressante comme toi, avec un début de carrière prometteur, tu vas en trouver à la pelle…

Le compliment sonne juste, comme il le pense.

– Le problème tient à la compatibilité entre vie de famille et vie professionnelle !? Journaliste internationale… !!!??? Habituée à l’inhabilité de son géniteur Amarante pondère, elle apprécie l’énoncé flatteur malgré le ressentiment. Sur cette demie conclusion, d’un geste qu’on pourrait croire concerter ils jettent un coup d’œil sur leur cellulaire curieusement silencieux : l’absence de réseau de l’estaminet pantruchois favorise leur conversation qui commence à peine à se fluidifier : il est 21h30.

Le garçon attentif a repéré les assiettes vides :

– Je peux vous proposer un dessert ? dit-il en présentant les menus ;

Un rapide coup d’œil des deux côtés, Amarante réfléchit hésitante, Jean statue:

– Une crème brulée !

– …. Deux.

– Souhaiterez-vous des cafés ? Surenchérit l’homme au noir tablier.

– Non merci.

– Deux fois. Conclue Amarante.    

Un tacite et léger laisser-aller s’invite passager clandestin à la table boiteuse. Au-delà de la prémunition viscérale, un souffle superficiel court silencieux sur les cicatrices encore sensibles, simple antidouleur ; un modus vivendi fragile s’établit petit à petit, tendu comme un fil d’araignée dans un courant d’air.

– Tu comprends ma demande ? Enchaine Jean. Avec le décès de ma mère je me suis sentir devenir vieux, brutalement ! L’émotion de la confession rend chevrotante sa voix sur le dernier mot.

Ils se regardent droit dans les yeux, à une distance prodigieusement douloureuse, sans pitié ni désir de revanche : une intense absence.

– Je crois comprendre, un peu, j’imagine.  

À la veille de passer un cap important Jean désemparé revisite son histoire ; il saisit au vol instinctivement l’événement pour tenter de nouer une filiation, dont il ignore tout. Son désir mal élaboré le rend tour à tour maladroit et proche, insupportable et touchant. Lancée à deux cents à l’heure dans sa vie professionnelle Amarante est concentrée sur un début de réussite qu’elle sent à portée de main ; l’incomplétude affective qu’elle a choisie raisonnablement l’étarquent dans une sorte de conscience intransigeante du moment. Un pont de fortune est jeté pour l’heure, par-dessus le temps et les frontières.

– Comment t’expliquer !? Continue-t-elle

Elle a la chance de compléter son expérience avec German T, un vieux briscard du cahier international d’un journal non conservateur et de l’hebdomadaire de plus grand tirage en Argentine ; elle l’assiste et remplit aussi la fonction de photographe : elle y gagne une expérience rare et se fait connaître du milieu. Pendant leur séjour de quatre semaines à Paris, ils sont sur deux sujets ; l’actualité immédiate avec le problème de l’afflux des migrants, et la préparation d’un article de fond sur la liberté de la presse à l’occasion de l’anniversaire en janvier de l’attentat contre Charlie Hebdo. German a loué un petit appartement meublé de trois pièces dans le marais, proche de la ligne 1 du métro.   

– Je suis certaine qu’il fera mine de comprendre, mais tu sais comment c’est dans notre métier ?

On apporte les crèmes brulées.

– Vous nous remettrez un quart de Chablis, s’il vous plaît !

Jean a à peine regardé le garçon, les yeux rivés dans ceux d’Amarante, et continue, modeste, feignant de se conformer : 

– Je comprends…

Un long silence chargé de réminiscences inconciliables plane ; les regards courent de l’ambre jaune au craquelé mordoré des coupelles de faïence à l’azur délavé des yeux agrandis par l’intensité du rare échange.

– Je ne sais pas…Poursuit – elle.

 Partagée entre des émotions constitutives et la dynamique de son aspiration professionnelle, un investissement de dix ans, elle se sent défaillir. Elle était arrivée déterminée à refuser avec une rage contenue, le cœur en bandoulière, convaincue de son bon droit ; malgré la maladresse de son père, elle serait prête mais ne souhaite pas succomber à cet appel d’un retour à la source symbolique, et réel : un bruit sourd du fond de son être, une consistance inconnue à l’aigre remugle.    

Jean se saisit du petit flacon de verre à l’or aux reflets verts déposé entre eux, la fraicheur liquide à l’acidité minérale amplifie le contraste avec la tiédeur douçâtre amère, vanille et caramel.

– Je n’arrive pas à me décider ; j’ai besoin d’abord d’en parler avec mon boss pour sentir sa réaction… Prudente.

– Bien sûr ! Tu as raison

Cette subite ouverture inespérée décrispe Jean ; un début de sourire irradie les traits de son visage qui rajeunissent. Amarante le voit sans en avoir conscience ; l’accueil patient et le contentement de son père à son début de réponse conditionnelle fissurent malgré elle son ressentiment. Une émotion paradoxale se referme et la suffoque comme un piège. Pour s’en débarrasser dans un mouvement réflexe, elle regarde loin le plafond, jette en arrière ses cheveux qu’elle balance, les démêle de ses doigts entrouverts : le naturel féminin du gracieux mouvement surprend son père, séduit il s’ébaubit à la vue de l’intime instantané galvaudé.

– Jean, je vais avoir besoin d’y réfléchir : donne-moi quelques jours !?

– Préviens-moi le plus tôt possible, moi je pense y aller dès mardi.

– Je ne te promets rien, mais je te téléphone en début de semaine. Conclue-t-elle en saisissant son écharpe. Il faut que j’y aille, il est presque 22H30 et j’ai rendez-vous avec des copains argentins dans un p’tit resto à la République…

Jean demande l’addition. Chacun termine son verre ; lui s’attarde quelques secondes à la recherche de la longueur en bouche : « saline ! » Les deux ont un œil perdu sur les décombres du repas, l’autre sur un autre méconnu auréolé de lumière tamisée. Un silence encombré de non-dits et d’expectatives gît au centre de la table.

La carte de crédit ayant rempli son office, les écharpes retrouvent leur place anti vent coulis ; les par-dessus sont enfilés lestement.

Il est 22H30 les cellulaires continuent muets.

Amarante passe devant la main sur son portable pensant à la meilleure solution pour se rendre en métro à République. Jean la suit en quête de l’argument à ajouter pour faire basculer la décision en sa faveur. Sur le trottoir :

– Je téléphone, c’est promis, pour te donner une réponse au plus tard mardi ! Dit-elle avec un court excès d’effusion, pour le rassurer et s’éclipser rapidement.

– À Mardi alors ! Sans faute, s’il te plait ?    

Jean suit un moment la silhouette décidée de sa fille traversant la rue les yeux rivés à son cellulaire ; nerveusement elle le consulte sans jeter un regard en arrière et disparait à l’angle des rues Notre Dame des Champs et Vavin…

Le 13 novembre 2015, l’auto-proclamé État Islamique réalise un triple attentat entre 21H30 et 22H dans plusieurs lieux de divertissement parisiens. Au Stade de France où a lieu un jeu amical France-Allemagne en présence du Président de la République, trois hommes bardés d’explosifs sont individuellement repoussés: ils se suicident atteignant mortellement un passant. Trois autres circulant dans un véhicule tirent à la kalachnikov sur des consommateurs en terrasse de quatre bar-restaurants des 10ème et 11ème arrondissements: ils tuent quarante personnes. L’un d’entre eux se suicidera à l’explosif dans un cinquième établissement entrainant des dégâts matériels. Un dernier groupe de trois individus prend d’assaut avec le même type d’arme une salle de concert bondée qu’ils retiennent en otage; les trois seront exécutés par les forces de police lors de la prise de contrôle. Le bilan de l’ensemble des actions terroristes sera de cent- quatre-vingt morts et trois-cents-cinquante blessés

Amarante tourne le dos au Lucernaire et voit apparaître en cataracte sur son téléphone cellulaire des dizaines d’appels et de textos ; oppressée elle vise un banc de la petite place triangulaire entre les rues Vavin et Bréa ; étourdie par la quantité de message et leurs accents dramatiques, elle s’assied sur un banc une sensation de panique au ventre ; chamboulée elle s’accommode comme un pantin sous un choc indistincte. Elle ne comprend pas, vacille à traiter l’avalanche d’informations qu’elle parcourt superficiellement. Brutalement, elle sait : une fusillade a eu lieu au restaurant «Le Petit Paris» où elle a rendez-vous ; les demandes les plus urgentes sont d’amis désespérés, ceux au cœur du drame avec qui elle aurait dû être si elle n’avait dîné au Lucernaire ; les autres angoissés sont celles d’autres amis qui, ignorants l’heureux contretemps, l’imaginent atteinte par les balles assassines ; enfin, German sans la moindre notion de ce qui lui arrive, la sollicite, impératif, pour participer à la couverture de l’événement qui semble dépasser largement le bar-restaurant proche du canal Saint Martin.

Son cœur frappe âpre, l’étrangle, elle appelle Marcia sa meilleur amie argentine, à côté de qui elle eût été assise… Une voix masculine suffoquée:

– C’est Claudio, Amarante! Marcia a été embarquée dans une ambulance, en sang, atteinte par plusieurs balles… Inconsciente ! Regina aussi dans l’ambulance – touchée au thorax – elle saignait, geignait… Carlos est blessé, en ambulance…  ça semble léger…  il parlait normalement. Patricia et moi nous n’avons rien… Je ne sais pas pourquoi… !!! On est KO debout …

– Où ?

– Au « Petit Paris», des flics, des pompiers, des infirmiers… Plein de gens… On n’a rien compris… C’est dégueulasse ! Une vraie boucherie… du sang partout… des morts et des blessés…

Claudio ne parle plus…

– Allo Claudio !?

Silence étranglé, souffle haletant ; une voix méconnaissable d’abjection douloureuse, des sanglots l’étranglent :

– Nous ont tiré dessus, à bout portant… avec des mitraillettes ! …Ils sont sortis de leur bagnole en courant … ont continué à tirer sur le bar à côté… Un carnage !… Tu n’imagines pas ce que c’est… !!!

Il n’arrive plus à parler, sanglote violemment une minute, deux…

– Allo ! Nous, nous sommes bien vivants… J’comprends pas… !!!???

– Claudio !? Ça va ?! À quel hôpital ils ont été transportés ?

– J’sais pas, je demande…  Enroué dans un bredouillement : « À l’hôpital Bichat Claude Bernard. »

– Ok, j’y vais ! D’abord des nouvelles de Marcia, Régina et Carlos; on garde le contact. Je vous embrasse tous les deux très fort, à plus! Bon courage!

Amarante remonte en courant la rue Bréa, saute dans un taxi. Stupéfiée, elle agit comme dans un cauchemar, une sueur froide la glace : elle téléphone à un ami français, lui demande de prendre en charge l’information du petit réseau local : elle n’était pas sur place, mais des amis argentins ont été touchés, elle va d’abord les secourir. German, qui se réjouit de savoir qu’elle est saine et sauve, lui explique qu’avec le décalage horaire on est à quelques minutes du journal de 20h à Buenos Aires etc. Mais, bien sûr elle doit d’abord s’occuper de son amie Marcia et de ses copains, mais qu’elle le tienne au courant… Puis elle téléphone en Argentine pour prévenir sa mère avant que le journal télévisé ne la laisse folle de préoccupations ; elle lui demande d’informer Christopher et Olivia, et lui promet de donner plus de détails dès que possible ; la communication passe mal…

Le chauffeur s’approche péniblement de l’hôpital une marée de voitures de tous types rend difficile la circulation des rues avoisinantes et la police ne laisse pas s’approcher les véhicules particuliers… Elle voit l’édifice hospitalier, sort du taxi brusquement et s’y rend au pas de course. Arrivée aux urgences, des agents de sécurité filtrent l’entrée, on ne connaît pas encore l’identité de toutes les personnes qui ont été hospitalisées ; elle ne peut pas rentrer. Elle revient à la charge, quelqu’un lui propose de se rendre à l’accueil ou le comptoir est noir de monde : le personnel, non préparé à cette situation, est débordé … Désespérée elle s’apprête à téléphoner au consulat de l’Argentine à Paris quand apparaît un médecin ; il demande le silence et décline la liste des vingt blessés qui ont été pris en charge par l’hôpital : y figure les trois noms de ses amis. Il est impossible de se rendre au chevet des personnes qui sont toutes aux soins intensifs où elles sont examinées et soignées. Il demande compréhension et patience ; tout est mise en œuvre pour secourir les blessés. Des médecins sont venus nombreux spontanément en renfort ; la situation est sous contrôle. La priorité absolue est donnée aux besoins des souffrants ; compte tenu de l’ampleur des difficultés il est impossible, aux risques de gêner le travail, de rendre visite à qui que ce soit.  Il se présente, il est le médecin chef des urgences, il y retourne pour revenir avec des informations précises pour chacun des blessés.

Amarante appelle Claudio : leurs trois amis sont bien à Bichat, mais elle n’a pas de nouvelles de leur état de santé, elle rappellera plus tard. Les deux rescapés de leur côté ont été pris en charge par un service d’aide de la préfecture. Puis elle téléphone à German : elle attend le premier bulletin de santé de ses amis « dans une heure ou deux !?». À l’écoute de la télévision et de la radio il lui fait une synthèse des informations non vérifiées et quelques fois contradictoires. Paris est en état d’alerte ; une prise d’otage au « Bataclan » est en cours de solution, l’assaut devrait avoir lieu d’un moment à l’autre. Il lui propose de rester où elle est, et, avant de bouger, de lui téléphoner. Il a un contact au Consulat et va lui téléphoner. Amarante rappelle sa mère pour lui donner de ses nouvelles et de celles de ses amis pour qu’elle assure le relai auprès de leurs familles.

Il est minuit passé, Amarante se rend compte qu’elle a passé tout ce temps au téléphone à s’agiter, à marcher dans tous les sens… Éreintée, elle s’arrête, s’assied au hasard, trouve une place par terre au pied d’un poste de télévision et assiste en directe à la libération du Bataclan ; coups de feu, cris, sirènes d’ambulances, de police, de pompiers, gyrophares, images entrechoquées et commentaires sans philtres, visages apeurés, en pleurs. Des uniformes rentrent décider, des individus hirsutes apeurés sortent assistés de bienveillance préoccupée ; elle voit de loin des corps qu’on retire sans qu’on sache si ceux sont des morts, des blessés, des traces de sang partout. Les commentaires essoufflés intensifient le tragique de la scène ; des interviews de personnes tourmentées au discours décousus, amplifie le terrorisme télévisé sans censure, directe glauque, flagrant violent …

Dans une demie conscience, Amarante voit le médecin chef des urgences surgir des portes qui mènent à l’USI : elle court dans sa direction ses affaires ramassées à la hâte, trébuche, arrive la première, s’approche. Il est accompagné d’une assistante qui prend note de tout et lui demande de bien vouloir décliner son identité, de dire à quel titre elle souhaite des informations, et de bien vouloir donner un numéro de téléphone au cas où ils auraient besoin de faire un contact ? À bout de souffle elle nomme ses trois amis ; le médecin feuillette différentes fiches de sa tablette et sur un ton qui se veut rassurant :

– Marcia S. : l’état général est stable, ses jours ne sont à priori pas en danger. Néanmoins pour avoir subi l’impacte de cinq projectiles elle est maintenue dans ce qu’il est courant d’appeler un coma artificiel, soit sous une forte dose de produit anesthésiant qui lui évite de souffrir et de développer des réactions adverses. Elle a été atteinte grièvement à une main, une balle a perforé un poumon sans atteindre d’organe vital, une dernière qui s’était logé dans la cuisse gauche a été extraite sans que le fémur ne soit atteint ni aucun vaisseau sanguin important. L’anesthésie et la permanence au service des urgences la rend incommunicable probablement pour quelques jours. La durée exacte dépendra de sa réaction qui sera accompagnée en permanence par nos équipes. Compte tenu de la problématique en cours nous prévoyons la possibilité d’une courte visite demain en fin d’après-midi. Je confirme son état général est préoccupant au regard de la main mais sa vie n’est pas en danger. Il n’est pas possible d’envisager dans l’état actuel de délai pour sa sortie de l’hôpital.

Par réflexe professionnel Amarante enregistre tout sur son bloque-note. Elle voudrait plus de détails mais le médecin lui propose de comprendre que d’autres personnes attendent des informations et qu’il s’agit d’un premier bulletin… 

– Regina G. : l’état général est stable, ses jours ne sont pas en danger. Elle a subi l’impacte perforants de trois projectiles dont deux ont atteint la cage thoracique provocant une hémorragie interne-externe pour l’heure contrôlée. Une troisième hémorragie a l’avant-bras été a réduite. Pour son confort et une meilleure récupération la patiente restera encore plusieurs heures sous anesthésie. Compte tenu de l’évolution Regina devrait quitter les urgences dans un délai de 36 à 48 heures : les visites en chambre seront alors normalement possibles. Une courte visite sera possible demain en fin d’après-midi quand elle aura partiellement repris conscience. Un délai d’environ une semaine est envisagé pour sa sortie de l’hôpital.   

– Carlos R. : l’évolution de l’état général est satisfaisante. Les blessures sont superficielles et dès à présent réduites. Un léger anesthésiant a été administré pour que le patient puisse se reposer et dépasser le premier stage naturel d’état de choc post-traumatique. Carlos sera accompagné dès demain matin par une équipe multidisciplinaire médico-psycho-sociale, sera pris en charge sous tous les aspects de ses besoins d’assistance. Une visite en chambre sera possible demain dans la matinée ; une sortie suivant l’évolution général est envisageable sous 36 ou 48 heures.     

Les nouvelles rassurent un peu Amarante qui traverse un agglomérat de personnes avides d’information. Assise proche de la sortie, elle respire profondément pour organiser ses idées : elle relit ses notes, les complète de quelques détails. Après une nouvelle respiration intense elle téléphone à German ; elle lui repasse les informations, apprend où en est la situation au Bataclan : l’assaut a été donné et les assaillants sont hors d’état de nuire ; Paris est sous contrôle policier, les premières déclarations officielles sont en cours… 

Il est un peu plus d’une heure du matin, dans le taxi de retour au Marais elle repasse les nouvelles à Claudio et à l’ami chargé du réseau français. En arrivant à l’appart elle appelle du téléphone fixe en Argentine sa mère : elle a pris en charge la transmission des informations auprès des amis et des parents : ceux des blessés s’apprêtent à prendre l’avion pour leur apporter le confort de leur présence affectueuse. Les amis restés au « Petit Paris » ont été pris en charge par les services d’assistance de la préfecture et deux représentants du Consulat.

La troisième partie de la nuit est consacrée à contextualiser les informations officielles qui arrivent, les transmettre aux médias d’outre atlantique avides d’inédits, de dernières minutes, et d’exclusivités sur les argentins atteints ce que le tandem fortuitement a le privilège de posséder. German, assis devant l’écran de télévision, est strictement attentif aux informations professionnelles et zappe entre les trois principales chaines d’infos 24/24. Amarante est obligée à une disponibilité duale ; tour à tour, écoute attentive et affectueuse à l’appel angoissé d’un parent, ou, attention minutieuse pour une réponse objective à une question insistante du fait de sa double culture franco-argentine. Café, pizza et bières aident à tenir la longueur… Vers 4h du matin la pression diminue.

À 5h, Radio et télévision sont réduites au silence, ordinateurs et cellulaires repoussés un peu à l’écart… German rassemble notes éparses et enregistrements divers. Désarçonnée Amarante s’affale dans le canapé ; les larmes aux yeux elle remonte le fil de son épopée, réalise qu’un concours de circonstances improbable, une contingence, l’a faite échapper à une tragédie. Jean ce père absent, subrepticement lui a peut-être sauvé la vie ; le décès de sa grand-mère méconnue est à l’origine de l’exorcisme. Elle pleure, ignorant qu’elle pleure, possédée par une émotion confuse sans nom. Elle eût été heureuse d’avoir échappé au carnage dans ce mouvement filial insondable qu’elle ignorait, mais elle est en état de choc ; son amie Marcia est atrocement blessée, alors qu’elle aurait dû être à côté d’elle : aurait-elle une part de responsabilité dans ce malheur ? Elle découvre une immense béance d’incompréhensibilité, tétanisée par l’absurde de cette violence dirigée au hasard des rues : elle vacille corps et conscience d’être, les mots se dérobent, les émotions s’amoncèlent, la submergent ; de son estomac des spasmes en volutes remontent jusqu’à sa bouche. Ballotée elle sanglote consternée dans la nuit silencieuse…

German qui a terminé d’organiser l’espace salon-salle à manger devenu pôle de rédaction déporté, l’aperçoit, s’assied à côté d’elle dans le sofa dévasté, paternellement prend sa tête sur son épaule. L’ancien console la débutante avec la maladresse chaleureuse du vieil ours au cuir culotté :

–  Bienvenu au club ! 

Il lui propose une pilule pour « induire le sommeil » :

– Lumière éteinte, dans la plus totale obscurité c’est un saint remède. Un p’tit verre de Fernet-Branca pour aider à la descente et tu vas dormir comme un enfant de chœur!

– J’en ai besoin… !!! Traversé d’un hoquet ému.

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