18/10/24,

Cher Ami,

L’idée n’est pas nouvelle, mais me poursuit : je procure me l’approprier ici. L’écriture n’a pas de sens si elle cherche à rendre compte d’un vécu ou même d’une chose :  l’objet échappe. Comme Magritte le met en évidence dans son tableau provocation pédagogique « Ceci n’est pas une pipe ». Écrire, peindre, sculpter, mettre en image, en musique, en scène sont œuvres d’artisans créateurs d’un monde autre.

Le mot parlé, celui du langage courant, a généralement un sens immédiat empreint de la nécessité de correspondre avec un autre, objectivant une action, un échange : désigner y trouve sa fin. Le même mot écrit, mis en scène, nous entraine dans le réel de la création, le subjectif. La parole dite au quotidien vole à l’oreille de l’auditeur à peine attentif comme une feuille morte traverse la chaussée, anecdotique. L ‘artisan en écriture, intentionnellement choisit le mot dans sa complexité, sa profondeur suggestive, ample voire inconsciente ; sa sonorité y trouve un non-sens, une ritournelle. Le lecteur attentif, concentré sur le-dit mot initie un voyage qui lui est propre, conduite par la main légère de l’auteur. Des exceptions fleurissent : l’être parlant chez son analyste est écouté, les mots retournés en miroir sont réappropriés, parfois. A l’inverse des envolées ne dépassent pas les feux de la rampe, chutent incertaines, pour certains.

Le filtre du langage crée un écran entre nous et le réel : l’être humain vit une fiction permanente, aliéné. L’éternel conscrit que je suis, comme d’autres, las de cette guerre perdue sans pouvoir y échapper, a trouvé un champ d’action dans une subversion rédemptrice : écrire. La parole écrite, antagonique avec celle jetée du quotidien, crée un réel particulier a minima, tendant à l’universel dans certains cas.

L’acte de foi de l’artisan des habituels sept arts, exclue le réel insaisissable de la vie pour délivrer une réelle illusion, soit un (ir)réel fictice. La littérature sous cet aspect a un avantage sur ses compagnons en artifice ; elle travaille le matériel constitutif du délire de l’être parlant. 

Fou et demi, je m’exerce à ce réel fulgurant.    

11/10/24,

Cher Ami,

La vie actuelle transforme les individus en moyen de production, pour peu en produit consommable dans le seul objectif d’entretenir et de développer la société prééminente, de consommation ; en retour une considération comparable à celle des animaux d’élevage. L’amélioration attendue du bien-être des femmes et des hommes, et la sauvegarde de la planète en seront, ou pas, les conséquences. Que penser de l’enrichissement démesuré et croissant (les 25 personnes les plus fortunées de la planète possèdent plus que la totalité des 50% les plus pauvres, soit 4 milliards et 150 millions d’humains) de quelques milliers de personnages ? Nous sommes l’huile des rouages de ce fol engrenage.

Les circonstances m’ont favorisé, un peu, tel un vieil animal, je suis au vert. L’idée de dépassement, la course au mérite, le besoin d’être reconnu, m’ont quitté ; j’ai pris le chemin de la redécouverte de la vie dans un pays nouvellement inconnu : une démarche sans horizon. La vie est impalpable dans son essence : partout représentée, introuvable elle se manifeste en bulle autour de moi. Son appréhension est à la fois évidente et impossible : sa connaissance ne relève pas de l’approche intellectuelle ou sensible, ou même de la combinaison des deux, mais d’une forme de renoncement à exister en tant que conscience. A l’intuition, je me délite dans une communion avec mon entour ; je quitte le centre de ces circonvolutions vibrantes, me confond avec elles dans une absence de conscience vers l’essence de la vie : méditation errante.

La jouissance des désirs les plus banals autant que leur réalisation m’abreuve ; le plaisir du regard amoureux sur la chose plus que sa capture d’image ou sa possession : la simple impression rétinienne m’émeut, intensifie ma sensation de vivre. Exister est vibrer à l’unisson du moment cueilli dans l’univers infini, détacher des lois et des obligations, des contingences de temps et d’espace : émotion pleine à la délectation fragile. Contemplatif agnostique, j’ai décroché de l’approche élaborée pour tendre à une intégration avec le vivant, un lâcher-prise en direction d’une stricte animalité. Petit délire !  

14/06/24,

Cher Ami,

Le résultat de ma tomographie montre une altération osseuse sur la 3ème des 5 vertèbres lombaires : une dégénérescence des tissus. Le médecin lit les résultats, considère le problème d’une banalité exemplaire, de l’ordre du normal : l’âge, rien à faire ! J’insiste pour qu’il demande des examens complémentaires.

 Ma préoccupation a un caractère excessif, peut-être : mon côté obsessif. Devrais-je me satisfaire de ce diagnostic sans recourir aux spécialistes de la santé (débordés, dans l’incapacité de s’attarder aux cas graves) et aux laboratoires (souvent plus avides de vendre que de soigner) ? Un égoïsme primaire a pris le pas : je crois à la prévention. L’attitude de mon endocrinologue me soulage : mon problème est mineur, je continue à être en bonne santé, et j’ai pris la précaution d’anticiper une évolution rapide avec d’autres examens.

Le lendemain au réveil, je suis atteint d’un blues à couper au couteau. Le défi réjouissant de la semaine dernière est mort-né : ma vie a repris son long cours tranquille aux méandres de mon cru. Je retourne à une recherche calculée de longévité et à l’usufruit à petite vitesse de la vie, monotone. L’urgence de l’échéance précipitée a cédé au bien vivre avec une perspective étendue : je passe de l’impératif absolu de vivre l’instant, à une vie programmée avec ses contraintes et ses routines. Une déception mélancolique m’enveloppe de l’intérieur.

Je reconnais mon goût pour la vie au galop, le stress, le risque ; l’adrénaline qui fait brûler les étapes, préférer l’accident à la conduite raisonnable. Fuir l’ennui du quotidien, par un défi flambeur de contraintes : viser le dépassement. La fulgurance d’un présent d’adolescent avide vécue sans penser à la puissance de l’environnement. Suractivité qui essouffle, laisse le cœur battant ; vie intense quel qu’en soit le prix, et son risque mortifère : bien vécu paradoxal, maladif que la chance a su m’éviter de payer le prix fort.

Le contre-choc amorti, le vieil adolescent s’assagit : je vais donner son temps au temps, continuer droit dans mes bottes pour jouir au mieux de la vie, conscient de son effervescence.