O3/05/24

Cher Ami,

Quelques jours passés avec mes petites-filles, m’ont confronté avec la marotte de la plus jeune, trois ans à peine : « Pourquoi ? » en ritournelle. Occasion de discuter quelques habitudes nécessaires, et pour elle d’affirmer un désir d’exister. Répétée à l’infini, la question agace. De guerre lasse ma réponse ne tarde pas : « Et pourquoi pourquoi ? » Ma jeune interlocutrice reste quoi. J’éclate de rire et la prends dans mes bras pour lui donner son bain : elle se laisse faire et rit à son tour … Education et culture intégrées accompagnent le genre humain : à la différence du règne animal, notre capacité innée (!?) à questionner nous fait évoluer.

La confrontation des coutumes héritées avec le « Pourquoi ? » ontologique revient tout au long de la vie. Nous savons répondre, souvent par personne interposée, à une foultitude d’autres questions posées sur la réalité perçue ou idéalisée : ces sources inépuisables de connaissances nous donnent l’impression d’être en passe de dominer la Question. Ces réflexions sont utiles à l’organisation sociale et intellectuelle, mais ne répondent à la question première : pourquoi la vie ?

Quelques millénaires et deux grandes voies tentent d’y répondre ; l’une, par un acte de foi donne aux foules un sens, voire un destin : sublimation aux modèles multiples prêts à les accueillir. L’autre est celle du non-sens absolutiste où l’homme, être vivant marginal à l’échelle de l’univers, doté d’une parole s’isole : mirage de la communication.

L’absurdité apparente de la vie tient à notre désir d’y trouver un sens ; des narratives variées … Mais si nous regardons notre environnement vivant non-humain, qui n’a pas plus de raison d’exister, il n’a pas, semble-t-il, de pourquoi ! Il se satisfait de vivre le mieux possible, dans une adaptation permanente aux événements. Laissant de côté notre fière conscience et son ethnocentrisme, une haute modestie peut imprégner notre passage dans l’univers : vivre serait profiter de la vie en égrenant les secondes, jouir consciencieusement, lucide quant aux artifices qui nous bercent.

Découvrir « L’origine du monde » ne lui donne pas de sens.

« Unsex me here ! »

Les trois mots étaient calligraphiés récemment sur des pancartes brandies. Actualité de Shakespeare qui l’a mis dans la bouche de Lady Macbeth, 5ème tableau du premier acte de la tragédie qui porte son nom ; premières représentations début du XVIIème siècle : 4 siècles d’interprétations.

William S. était proche de la cour et au courant des échos des tensions liées à la succession d’Elizabeth 1ère. La mise en scène est fantastique (sorcières et déesse) : sous l’influence d’une prophétie et de son épouse, Macbeth va assassiner le roi. Le régicide l’installe sur le trône. Dans la scène en référence Lady Macbeth apparaît pour la première fois et campe son personnage, affirme «, unsex me here, » : elle craint que son époux ne soit trop moral, n’embrasse son destin ; une cruauté aveugle va les conduire. Le couple pathétique et médiocre humanise une ambition immorale.

Du XVIIème à nos jours le sens donné aux mots a changé : appropriation indue, ou lecture actualisée. Dans le premier cas à l’époque de sa création Shakespeare personnifie un désir d’équivalence de force entre les deux sexes : arrivisme et pouvoir de manipulation sont associés au genre masculin. La féminine ascension subversive et réaliste explique le succès ininterrompu : la femme peut atteindre le faîte de la société.

Aujourd’hui le même énoncé revendique le sens littéral du changement de sexe, physique et dans l’identité administrative et sociale. Sans abandonner la lutte pour l’égalité entre homme et femme, s’affirme que le genre est pure fantasme ; délire auquel chacun a le droit comme celui de disposer de son corps… Les conséquences d’une chirurgie invasive semble un risque incalculable. La nature de l’être humain est d’une complexité à l’appréhension hasardeuse : le réel du physique, la symbolique de l’être parlant et l’imagination sans limite ébranlent en permanence notre équilibre précaire. Une intervention radicale génère des conséquences d’une violence imprévisible et indicible.

La question du genre est de l’ordre du un par un ; envisager le non-genre ou la neutralité, un voyage sur une autre planète. La tolérance est de mise.

Souvenir.

La mémoire de l’individu est localisée dans une demi-douzaine d’espaces différents de notre cerveau ; elle induit toute notre activité cérébrale. Les animaux gardent quelques informations liées à leur survie avec une incidence directe sur leur degré d’intelligence. La nôtre nous a permis de structurer la langue, parlée et écrite, et de nombreux autres systèmes codés : un univers de création et des progrès évidents aux coûts incalculables.

Le palimpseste de la mémoire nous joue des tours ; la superposition des enregistrements conscients et inconscients crée associations et confusions dans l’exercice du souvenir, le contenu des mots : elle marque notre appréhension du monde. R de Saussure : « Le sujet hallucine son monde », chacun sur un mode différent : désaccord irrémédiable et relation impossible entre congénères. Pour la vie en société, la tolérance s’impose : et paradoxalement ne pas tolérer l’intolérance, intolérable ! Déjà vécu.

Le souvenir n‘est qu’une image floue ; elle se précise avec la superposition d‘une sonorité, d’une odeur, d’une saveur, du touché, d’une atmosphère. La mémoire agrémentée d’imagination, de fantasmes, d’associations recrée : la dérive des réminiscences devient un songe qui, translittéré en narrative verbale ou écrite, en représentation plastique ou filmé, éveille chez l’autre un écho. Transcription d’un sentiment fugace, dont le registre partagé génère une sensation de familiarité, de participation à une communauté ; ou au contraire une étrangeté, une incompréhension ! Le proche, approximatif, rassure ; la différence déstabilise, angoisse. Parfois la poésie surgit pour un voyage hors temps. 

Les paupières lourdes, je choisis le canapé lie de vin des souvenances : j’embarque sur une courte embarcation en baie de Somme, enfantillage. A la rame, je prends le large sous le ciel plombé de la Manche. L’air marin m’enivre ; une brume s’élève de l’onde, m’enveloppe. De mon cocon, je perds la rive. En retour le coucher du jour m’oriente. J’ai dérivé, je m’échoue sur les sables mouvants de l’embouchure : débarquement impossible. Il faut attendre la prochaine marée montante pour reprendre la mer et rentrer. Demain…