Louis (3)

Photo : FLEUR DE JUAN

Avant les adultes, les enfants dînent dans la cuisine devant la cuisinière à bois : une soupe de légumes cuite avec une carcasse de poulet est baptisée dans l’assiette d’une cuillère de crème fraiche, une tranche de pain et un morceau de Comté pour les deux garçons affamés et en dessert une compote de pomme et son caillé « maison ». Les deux petits tombent de sommeil ; Louis est prié de suivre le mouvement « Tout le monde va se coucher : on dit bonsoir et au lit ! »

Après le baiser maternel, couché, Louis a les yeux au plafond ; il attend l’arrivée du sommeil : le bourdonnement de la conversation des adultes est scandé par les clarines des vaches du pré voisin. Les persiennes tamisent le bruit et la clarté déclinante, quelques raies zèbrent la chambre : jeu faseyant de sonorité, d’ombre et de lumière. Les images de la fin de l’après-midi envahissent sa mémoire : un sable pailleté lui pique les yeux… Louis se promène en forêt avec son oncle Bruno : il lui raconte le nom des arbres, comment les reconnaître à leur feuillage, à leur écorce. Ils découvrent une source à l’haleine fraiche : dans un halo le reflet de Louis frémit ; un beau jeune homme qui lui ressemble lui sourit. Bruno du regard consent avec la nouvelle image. Serein, Louis monte dans un traineau de plumes tiré par un essaim d’hirondelles : elles l’emmènent vers un continent coloré des lumières de l’été aux vacances sans fin. Le temps d’un adieu de la main à Bruno, et l’équipage ailé s’envole réjoui.  

Louis survole son passé : leur maison à Saïgon où il laisse son frère Michel accroché au portail du jardin, sa mère sous la véranda à côté du couffin où dort « Petite Anne » sa sœur, son père en tenue de chef scout-marin à la porte du jardin de Jallerange, où il retrouve l‘assemblée de l’après-midi. Une glissade en tobogan, il est à Paris rue du Montparnasse pour saluer madame Lechat l’employée de sa Grand-mère, et la maitresse de maternelle de Stan, mademoiselle Chappuis. Tous répondent souriants à son aurevoir de la main par le même mouvement en miroir. Un virage sur l’aile et Louis atterrit sur le manège du jardin du Luxembourg…

Louis (2)

Un tourbillon d’hirondelles met le ciel sens dessus dessous (Françoise Naudin)

Les environs immédiats des adultes offrent une attraction : un puits à margelle ; curieux et provocateur Louis s’y dirige. Il sait qu’on le surveille, sent qu’un adulte l’accompagne. Allongé au bord du vide, deux mains enserrent ses chevilles ; Bruno, le plus jeune de ses oncles, confirme : « Je te tiens, tu peux y jeter un œil. », et lui retire un reste d’appréhension. Il regarde sans le voir le fond du grand trou noir à l’haleine fraiche et humide, s’y complet, et crescendo crie en souriant : « Qui est là ? Qui est là ? » ; Bruno : « C’est seulement un réservoir d’eau, mais tu pourrais t’y noyer. »

 La scène a mobilisé l’attention des adultes, inquiets à des degrés variés. Louis pressent l’opportunité de voir exaucer une demande de fin de vacances : il saisit la main de Bruno et espiègle lance : « Maman, je peux monter jusqu’au lavoir en vélo, une dernière fois !? » Bruno et lui sourient : l’aîné, il sera le dernier à prendre son bain dans le tub. Sa mère, après un coup d’œil circulaire et l’approbation amusée du parterre, répond : « Vous êtes de retour dans une demi-heure ! »

Deux cents mètres de montée, on quitte le Doubs pour le Jura, on arrive au lavoir : Bruno et Louis ont la surprise d’être accueillis par une nuée d’hirondelles. Par milliers elles virevoltent étourdissantes, ou sont posées un peu partout dans le lavoir, sur les rebords des toitures, des portails, des volets, sur les fils électriques… Louis ébahi « Elles gazouillent si fort qu’on ne s’entend pas parler » Bruno « On dit elles trissent ! C’est la fin de l’été, on va assister à leur départ ; elles vont quitter la France pour passer l’hiver en Afrique où il fait plus chaud : un voyage de plusieurs milliers de kilomètres. » Louis : « Je voudrais bien être une hirondelle… » La nuée, comme un seul être prend son envol, en quelques secondes s’élève dans le ciel, jusqu’à se confondre avec les nuages épars de l’horizon.

De retour à la maison, Louis raconte l’évènement : la mère et la grand-mère lui posent quelques questions, le reste de la famille fait mine de s’intéresser. 

Louis (1)

Samedi 21 septembre 1957, Jallerange. Dans la maison de campagne de son arrière-grand-mère, Louis 6 ans ne comprend pas pourquoi demain sera le dernier jour des vacances ? Pour sa rentrée en 11ème, il ira à l’école Pasteur à Fontenay-sous-Bois ; il retournera vivre avec son père et sa mère. Elle l’avait confié, ces deux dernières années, à sa propre mère, pour qu’il fasse ses premiers pas au jardin d’enfant de Stanislas à Paris.  Entre deux et quatre ans, il avait suivi sa mère et son père à Saïgon en Indochine, pour des raisons de travail. Changement et déménagement : il se sent balloté, comme un chiot dans la gueule de sa mère, sans ressentiment ni appréhension, livré à une immensité indéfinie aux aléas impérieux. Son père lui dit à chaque fois « Tu verras ce sera mieux … » : ça n’est pas moins bien : il s’y fait. Quand il objecte « Mais on est bien ici, maintenant ! », la réponse se répète « Fais nous confiance. » Pas de souffrance, un désarroi cotonneux auquel il se conforme, qu’il intègre.

La lumière de fin d’après-midi illumine la petite assemblée familiale déjà nostalgique, l’été se termine. Quatre générations sont rassemblées dans le jardin sur le pas de la porte vitrée de la salle de séjour autour de la bisaïeule : réjouie elle savoure son statut malgré les ans qui pèsent sur ses épaules et ses traits. Les deux générations intermédiaires échangent souvenirs et plaisanteries, sous-entendus à la douce amertume : l’ambiance est détendue. Louis, profite de l’inattention des adultes, et laisse derrière lui son jeune frère et sa sœur cadette jouer sur la pelouse, pour faire un dernier tour dans le parc. Il monte par le sentier du coteau boisé : les arbres immenses se froissent et craquent sous la brise, une odeur de résine et d’humus parfume l’air. Étourdi, il s’assied au pied d’un fayard, se fait une niche entre ses racines, s’adosse à son écorce lisse. A l’instant de profiter de son refuge, il entend : « Louis. Louis ! LOUIS !! » Obligé il répond « Oui ! » Son absence n’est pas passé inaperçue…

De retour parmi les siens, sa mère lui rappelle qu’il doit dire où il va se promener et que c’est bientôt l’heure du bain.