Souvenir.

La mémoire de l’individu est localisée dans une demi-douzaine d’espaces différents de notre cerveau ; elle induit toute notre activité cérébrale. Les animaux gardent quelques informations liées à leur survie avec une incidence directe sur leur degré d’intelligence. La nôtre nous a permis de structurer la langue, parlée et écrite, et de nombreux autres systèmes codés : un univers de création et des progrès évidents aux coûts incalculables.

Le palimpseste de la mémoire nous joue des tours ; la superposition des enregistrements conscients et inconscients crée associations et confusions dans l’exercice du souvenir, le contenu des mots : elle marque notre appréhension du monde. R de Saussure : « Le sujet hallucine son monde », chacun sur un mode différent : désaccord irrémédiable et relation impossible entre congénères. Pour la vie en société, la tolérance s’impose : et paradoxalement ne pas tolérer l’intolérance, intolérable ! Déjà vécu.

Le souvenir n‘est qu’une image floue ; elle se précise avec la superposition d‘une sonorité, d’une odeur, d’une saveur, du touché, d’une atmosphère. La mémoire agrémentée d’imagination, de fantasmes, d’associations recrée : la dérive des réminiscences devient un songe qui, translittéré en narrative verbale ou écrite, en représentation plastique ou filmé, éveille chez l’autre un écho. Transcription d’un sentiment fugace, dont le registre partagé génère une sensation de familiarité, de participation à une communauté ; ou au contraire une étrangeté, une incompréhension ! Le proche, approximatif, rassure ; la différence déstabilise, angoisse. Parfois la poésie surgit pour un voyage hors temps. 

Les paupières lourdes, je choisis le canapé lie de vin des souvenances : j’embarque sur une courte embarcation en baie de Somme, enfantillage. A la rame, je prends le large sous le ciel plombé de la Manche. L’air marin m’enivre ; une brume s’élève de l’onde, m’enveloppe. De mon cocon, je perds la rive. En retour le coucher du jour m’oriente. J’ai dérivé, je m’échoue sur les sables mouvants de l’embouchure : débarquement impossible. Il faut attendre la prochaine marée montante pour reprendre la mer et rentrer. Demain…    

Louis (3)

Photo : FLEUR DE JUAN

Avant les adultes, les enfants dînent dans la cuisine devant la cuisinière à bois : une soupe de légumes cuite avec une carcasse de poulet est baptisée dans l’assiette d’une cuillère de crème fraiche, une tranche de pain et un morceau de Comté pour les deux garçons affamés et en dessert une compote de pomme et son caillé « maison ». Les deux petits tombent de sommeil ; Louis est prié de suivre le mouvement « Tout le monde va se coucher : on dit bonsoir et au lit ! »

Après le baiser maternel, couché, Louis a les yeux au plafond ; il attend l’arrivée du sommeil : le bourdonnement de la conversation des adultes est scandé par les clarines des vaches du pré voisin. Les persiennes tamisent le bruit et la clarté déclinante, quelques raies zèbrent la chambre : jeu faseyant de sonorité, d’ombre et de lumière. Les images de la fin de l’après-midi envahissent sa mémoire : un sable pailleté lui pique les yeux… Louis se promène en forêt avec son oncle Bruno : il lui raconte le nom des arbres, comment les reconnaître à leur feuillage, à leur écorce. Ils découvrent une source à l’haleine fraiche : dans un halo le reflet de Louis frémit ; un beau jeune homme qui lui ressemble lui sourit. Bruno du regard consent avec la nouvelle image. Serein, Louis monte dans un traineau de plumes tiré par un essaim d’hirondelles : elles l’emmènent vers un continent coloré des lumières de l’été aux vacances sans fin. Le temps d’un adieu de la main à Bruno, et l’équipage ailé s’envole réjoui.  

Louis survole son passé : leur maison à Saïgon où il laisse son frère Michel accroché au portail du jardin, sa mère sous la véranda à côté du couffin où dort « Petite Anne » sa sœur, son père en tenue de chef scout-marin à la porte du jardin de Jallerange, où il retrouve l‘assemblée de l’après-midi. Une glissade en tobogan, il est à Paris rue du Montparnasse pour saluer madame Lechat l’employée de sa Grand-mère, et la maitresse de maternelle de Stan, mademoiselle Chappuis. Tous répondent souriants à son aurevoir de la main par le même mouvement en miroir. Un virage sur l’aile et Louis atterrit sur le manège du jardin du Luxembourg…

Louis (2)

Un tourbillon d’hirondelles met le ciel sens dessus dessous (Françoise Naudin)

Les environs immédiats des adultes offrent une attraction : un puits à margelle ; curieux et provocateur Louis s’y dirige. Il sait qu’on le surveille, sent qu’un adulte l’accompagne. Allongé au bord du vide, deux mains enserrent ses chevilles ; Bruno, le plus jeune de ses oncles, confirme : « Je te tiens, tu peux y jeter un œil. », et lui retire un reste d’appréhension. Il regarde sans le voir le fond du grand trou noir à l’haleine fraiche et humide, s’y complet, et crescendo crie en souriant : « Qui est là ? Qui est là ? » ; Bruno : « C’est seulement un réservoir d’eau, mais tu pourrais t’y noyer. »

 La scène a mobilisé l’attention des adultes, inquiets à des degrés variés. Louis pressent l’opportunité de voir exaucer une demande de fin de vacances : il saisit la main de Bruno et espiègle lance : « Maman, je peux monter jusqu’au lavoir en vélo, une dernière fois !? » Bruno et lui sourient : l’aîné, il sera le dernier à prendre son bain dans le tub. Sa mère, après un coup d’œil circulaire et l’approbation amusée du parterre, répond : « Vous êtes de retour dans une demi-heure ! »

Deux cents mètres de montée, on quitte le Doubs pour le Jura, on arrive au lavoir : Bruno et Louis ont la surprise d’être accueillis par une nuée d’hirondelles. Par milliers elles virevoltent étourdissantes, ou sont posées un peu partout dans le lavoir, sur les rebords des toitures, des portails, des volets, sur les fils électriques… Louis ébahi « Elles gazouillent si fort qu’on ne s’entend pas parler » Bruno « On dit elles trissent ! C’est la fin de l’été, on va assister à leur départ ; elles vont quitter la France pour passer l’hiver en Afrique où il fait plus chaud : un voyage de plusieurs milliers de kilomètres. » Louis : « Je voudrais bien être une hirondelle… » La nuée, comme un seul être prend son envol, en quelques secondes s’élève dans le ciel, jusqu’à se confondre avec les nuages épars de l’horizon.

De retour à la maison, Louis raconte l’évènement : la mère et la grand-mère lui posent quelques questions, le reste de la famille fait mine de s’intéresser.