Solitude épicurienne (3)

Odilon Redon,Profil de femme avec des fleurs, détail

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Un peu plus loin dans le temps, Stéphane Mallarmé a poussé le jeu de l’écriture, en but ultime d’une esthétique, recherche du beau idéal, vérité suprême, symbolique, orphique. Jeune ses écrits sont légers enjoués, sensuels par touche ; l’âge venant ils déplacent les canons de sa poésie, rien n’a plus de sens, sinon l’infini conjugaison étudiée de l’architecture de l’œuvre, de l’agencement des mots, de leur musique, leur couleur, leur texture : une pure impression de subtile perfection, sans emphase, impressionniste. Les traits s’effacent pour laisser place à une clarté, que le lecteur projette sur l’univers suggéré des syntagmes : le temps fuyant s’arrête pour un instant, l’espace est libre, une pure poésie s’induit. La langue n’est plus un guide mais une ouverture sur un monde « supérieur », une idée sans contour, un rêve démâté, une ballade d’ombres et de lumières…

Ces trois exemples littéraires montrent que la langue, outil, multifonctionnel, met en évidence l’impossibilité d’une réelle communication, d’une relation : le langage est la barrière de nos différences et son lien. Les trois maitres jouent de leur instrument, leurre heureux qui nous rapproche sous le chapiteau de la comédie humaine, et établit la singularité de l’individu lecteur : combien d’interprétations lumineuses, combien de différents emportés ! Ils révèlent la complexité de la société humaine, soulignent son incontinence explosive, comme celle promue par ceux d’entre nous qui veulent faire croire à leurs congénères que les solutions sont simples, radicales, venues d’un ordre supérieur qu’ils ont découvert, et incarnent. Danger !

Le fantastique de ses œuvres m’aide dans ma trajectoire solitaire – Elles reviennent sur ma table de chevet où j’aime, à l’heure de Morphée, déguster quelques lignes, quelques pages, comme un vieil alcool de qualité, pour m’enivrer ! – ; depuis mon aquarium j’écris, symptôme de ma solitude épicurienne…   

Solitude épicurienne (2)

Nous ne partageons que notre destin. Le langage, outil exclusif des humains depuis quelques milliers d’années et de quelques milliards d’individus, aux 7000 variables font de notre planète une Babel!

Trois écrivains circonscrivent l’impasse de notre affection verbale : langues de feu révélatrices, voyage difficile, incertain, grandiose.

couverture livre
La couverture de l’édition brésilienne.

Joao Guimaraes Rosa dans « Grande Sertao Veredas » en 1956 (Traduction française : « Diadorim »), histoire parabole et épopée du XXème siècle. Les mots et leur enchaînement obligent à perdre pied de la stricte rationalité ; le récit à la parlure inédite, incompréhensible si on s’en tient au sens commun des mots sans lexique, est créations et récupérations de variantes dialectales du patois d’un état de la taille de la péninsule ibérique. Il impose un monde cru, perdu, dont le sens, le charme n’existe que pour soi : lâcher-prise, pérégrination en auto assistance, égarements font partie du voyage. Un monde réel et distant, ou la musicalité des vocables et notre imagination glanent la poétique d’une vraie rudité. Seul face à la force de mots nouveaux, du semi-aride…

James Joyce a écrit « Ulysse » (1922) et « La veillée des Finnegan » (1939 ) ; les deux, à la liberté croissante d’avec les bonnes pratiques de la littérature, construisent une œuvre qui multiplie les points de vue et les styles, déconstruit les phrases – Syntaxe aléatoire jusqu’à l’incongru !-, étend le choix des mots – De l’argot au latin érudit et moult idiomes étrangers – jusqu’à la création : un apparent désordre désarticule notre système de penser, noie le poisson humain dans le jus de la lalangue de J. J. : elle nous enlève dans le voyage dés-connexe de sa personnalité égotique, à l’impression d’esthétique hallucinée, à l’ironie inquiète, hérésie bienveillante, amorale. Épiphanie d’une vie réinventée par la parodie mystificatrice d’une langue caméléone qui confond le lecteur …

À SUIVRE…/…

Solitude épicurienne (1)

© RMN -Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski Edouard Manet, ‘Le Déjeuner sur l’herbe’, 1863

La recherche de la satisfaction est un ressort inné ; le nouveau-né dés-assoiffé par la succion répétée ressent une satiété : un plaisir insondable le réjouis, le comble. L’expérience répétée, l’horizon s’ouvre, la vie se complexifie…

Le processus se multiplie, le sujet divague, agrandit l’éventail de ses désirs exponentiellement, sur des registres de plus en plus variés. Estampé dans les limbes des premières heures par le souvenir cruel de la pleine satisfaction du « sein maternel », il est prédisposé à vivre insatisfait ; l’apprentissage se poursuit, coûte que coûte, de frustration en castration, d’effort en souffrance.

L’incomplétude congénitale et la dynamique recherche de satisfaction sont lancées, fatales ! Philosophiques et religieuses explications sont pléthore, prophètes et apôtres encore plus nombreux, le nord à portée d’acte de foi.

Farouchement non aligné, je partage peu ma pensée dégouvernée ; à l’aune du « Petit Prince » une occurrence ludique me donne l’impression d’échanger l’émoi d’un sentiment intense, partage d’une planète très tôt abandonnée. Si le désir est intense, l’enjeu élevé, il s’accompagne d’un plaisir extrême ; suit à sa pleine et fugitive mesure, le retour de la solitude. L’histoire se répète sans alternative : nécessité de survie, maladie vitale, répétition symptomatique

Mon symptôme le plus cher est d’écrire, de me coucher sur le papier. Laisser une trace, exister en étant lu de quelques-uns qui m’importent : leurs signes de reconnaissance biens-venus me suffisent. La discrétion de principe de l’écriture me sied ; j’exerce mon artisanat, témoigne d’une époque qui ne cesse de me surprendre de ses contradictions : une !? À vouloir gagner une course contre le temps elle accélère au point de déraper au prochain virage… Je suis grisé par la vitesse du paysage qui défile, conséquence de la mal-mesure du risque réel.

Je confronte points de vue et sentiments avec mes rares proches. Nous partageons notre destin. J’avance, la plume à la main sur l’écran, falaise qui marque mon bel horizon.