05/01/2024

Cher ami,

Après le Chaman Davi Kapenawa et le fécond Daniel Munduruku, parmi les activistes indigènes du Brésil Ailton Krenak. Les Krenak sont de la grande famille amérindienne des Botocudos. Journaliste et auteur, Ailton est le premier indigène et le plus récent élu à l’Académie Brésilienne des Lettres en 2023.

Né en 1953 dans la région du Rio Doce de l’état du Minas Gerais, il suit sa famille dans l’état du Parana où il est alphabétisé et fait des études de journalisme. Dès 85 il participe activement à l’assemblée constituante de la Constitution de 88. En 87 vêtu de blanc, lors d’un discours de protestation, il se couvre le visage de peinture noire de Genipapo, coutume traditionnelle de sa nation à l’occasion d’un deuil, contre ce qu’il considère un recul du droit des peuples des origines du Brésil. La scène emblématique va le faire connaître. Depuis il participe et anime diverses fondations et mouvements pour les droits des peuples indigènes, le respect de leur tradition, l’établissement de territoires naturels réservés et l’intégration des ethnies.

Krenak revendique pour les indigènes du Brésil le droit de vivre sans la civilisation occidentale colonisatrice et mortifère. A ses yeux, le culte de l’être humain propriétaire de la planète nous a coupé de la réalité, amputé du contact avec la nature ; l’avènement de l’objet et sa quête insensée entrainent l’épuisement de Gaïa, la mère-nature qui nous environne et nous dépasse, alors que les amérindiens vivent en harmonie avec elle depuis des millénaires ; ils veulent être respectés.

En novembre de 2015, la société Samarco, filiale d’un lieder du secteur d’extraction de minerai, la Vale (do Rio Doce jusqu’en 2009) est directement responsable pour la rupture d’un barrage de déchets : 50 millions de m3 sont précipités dans la vallée du Rio Doce où vit le peuple Krenak, pour rejoindre 100 km plus bas l’océan : énorme désastre écologique ! Ailton Krenak refuse de caractériser l’événement comme un accident, il parle d’incident prémonitoire, dont la responsabilité est à attribuer à la société occidentale, à son système auto-destructif qui précipite la fin du monde.   

Mafia.

Société secrète qui influence la politique et l’économie par le chantage, l’utilisation de moyens illicites et la loi du silence, au bénéfice d’intérêts privés.

L’élimination de Evguéni Prigojine met en évidence combien le régime russe est maffieux. Poutine en est le Parrain : visage de bouddha sibérien, il fait le résumé du parcours exemplaire du lieutenant dissident et transmet ses condoléances à la famille. Inutile de connaître les arcanes du Kremlin : toute contestation est éradiquée, dans le style affable et implacable de la mafia. La loi du milieu est illégale, silencieuse, connue de tous, sans appel.

Le Parrain, l’individu, n’est pas inamovible, mais l’institution persiste. La secrète violence impitoyable est un mode primaire de règne qui montre toute son efficacité dans une société socialement fragile. La tête de Poutine peut rouler dans le caniveau, une nouvelle figure totémique le substituera, la société secrète survivra, et l’oligarchie russe.

La consommation humaine d’énergie a été multipliée par 100 au cours des 2 derniers siècles avec une tendance exponentielle… L’anthropocène met en risque la planète sans que les états ne parviennent à enrayer le processus. Le Libéral capitalisme, « business as usual », augmente son emprise gradative sur les moyens de communication et sur la vie politique ; libérale radicale, l’extrême droite aux allures de plus en plus « politiquement correcte », prépare un régime autoritaire, après-demain maffieux. Le cas de la France illustre cette tendance : l’absence d’alternative à gauche, laisse le macronisme pratiquer une politique de plus en plus conservatrice, et caresser les idées du RN. En Europe, sans narrative convaincante de l’aile progressiste, le glissement vers la droite radicale est en cours.

Si le Brésil et les USA y ont échappé dans l’immédiat, la Chine impénétrable, leader économique planétaire passé du communisme au capitalisme étatisé, vient de renforcer l’aile nationaliste autoritaire du BRICS avec l’arrivée de l’Iran et de l’Arabie Saoudite…

Sans lumière au fond du tunnel, la résistance sera vitale pour l’utopique démocratie.       

Edgar Morin !?

Dans « Le monde » du 29/07 Edgar Morin m’a surpris par son attitude pessimiste et réactionnaire devant la situation de la France. J’ai plus que de l’estime pour l’homme résistant centenaire, et pour l’intellectuel d’envergure internationale.

Je trouve que son article ne lui ressemble pas. Progressiste, optimiste, développeur de la pensée complexe (Henri Laborit et le groupe des dix) et de la nécessité d’interdisciplinarité dans la recherche des phénomènes sociaux, entre autres, il assène à la situation actuelle depuis mai 68, un jugement à l’emporte-pièce : « Crise de civilisation ». L’homme connu pour sa promotion de la négociation devant la crise et d’une pensée progressiste de gauche, se conforme à la fatalité du néolibéralisme de M. Thatcher.

Il énumère les luttes sociales, écologistes et celles contre tous types d’oppression et les intégre à « un processus continu de dégradation des vertus de notre civilisation ». L’état de crise continue intègre l’ère moderne ; les révoltes populaires sont violentes, souvent, mais sont à terme porteuses de progrès. Elles sont l’expression d’une attente légitime que l’élite économique, intellectuelle, artistique et politique doit écouter et transformer en un nouveau projet de monde meilleur.

Edgar Morin oublie d’appliquer les principes de sa pensée devant le manque d’énoncés alternatifs ; la recherche d’une nouvelle narrative complexe et novatrice, est oubliée pour se résigner aux idéaux et à la politique actuelle, à son virage conservateur, à droite toute. Le résistant de 1942 cède au désespoir et trahit ses idées. Comme en 1941 le destin de l’humanité manque d’une lueur d’espoir ; l’ancien jeune homme ne s’engage plus dans la résistance contre la majorité et ses valeurs dépassées, pour lutter contre les forces de mort que l’on voit poindre aux quatre coins de la planète.

J’imaginais Edgar Morin travaillant à la constitution d’une nouvelle pensée complexe : ce soir mon horizon est un peu plus sombre, mais je ne céderai pas aux forces réactionnaires qui prônent la violence et la ségrégation, l’hégémonie de l’argent sur l’humanisme le plus élémentaire.