Athée et Agnostique.

L’athée ne croit pas en l’existence d’une forme de divinité, et l’agnostique ne sait pas. Être humain, vivant dérisoire, je suis incapable d’appréhender la vie dans sa totalité, et donc son essence. Plus, je suis atteint d’une légère allergie à l’autorité, rigidité riche de déboires : je suis sans Maitre. Tel un mille pattes aux mille cannes, j’avance cahin-caha, telle l’araignée, je me balance dans les courants d’air de ma toile d’idées glanées et de liens affectifs : elle m’emprisonne. La vie n’a pas de raison : elle est, et me fait un bras d’honneur.

Je me sens une pâle étincelle entre deux infinis. L’un qui précède l’existence individuelle ; la partie la plus récente est l’objet d’histoires et d’élucubrations : leur variété m’interpelle, sans cesse renouvelée par des d’imaginations fébriles à l’inévitable parti pris. L’autre infini, postérieur à mon passage sur cette planète, génère de nouveaux pronostics fantaisistes parfois poétiques, instigateurs, moralisateurs… Ma difficulté à souscrire à une quelconque vision est augmentée par les innombrables alternatives : raisonnablement, je confesse mon incapacité à choisir.

Le Doute est l’ancre flottante sur ma mer houleuse. L’incertitude pèse, noue le cœur et les tripes de l’animal, inquiète sans relâche les capacités de l’être parlant. Pour éviter la somatisation de l’angoisse existentielle, la perplexité, je m’efforce de capter par tous mes sens le meilleur possible de l’instant. Cette précarité saturée m’a jeté dans l’ivresse du moment présent, désordre et superficialité irréfléchis. Lassé des leurres de la société, je m’attente à un nouvel exercice : je m’évertue à jouir le mieux possible du présent fluide, subtilement renouvelé, dans une courte perspective de temps. Une forme d’excellence ; tel le colibri, un perpétuel dépassement m’intéresse, et parfois je m’importe de le partager avec quelques autres.

Entre les deux infinis, qui se rencontrent dans la boucle infernale de la vie, je me vois scintillement absurde d’une vague conscience morale ; je m’équilibre d’un hédonisme mou, une recherche d’un bien vivre sans inconséquence.

Récit.

Le langage chez l’homo sapiens, dans une évolution lente entre 300 et 100 mille ans, apparaît en Afrique du sud-ouest. Avec un larynx en position basse, il commence à articuler, phonèmes et mots. Une légende raconte que les mères hominidés dépourvues de pelage, dans l’impossibilité de voir leur progéniture s’accrocher, inventent un protolangage pour garder le contact, rassurer. L’instinct maternel œuvre, le fredonnement devient cantilène. Le futur de l’homme était déjà la femme, il y a des centaines de milliers d’années.

La première cantilène maternelle, accompagnée de gestuelle, donne au langage une dimension symbolique. Le développement d’une structure cognitive grammaticale devient la base d’une nouvelle relation sociale. Le vocable-concept, l’écriture / lecture viennent sophistiquer l’ensemble. Rien d’inné, un long apprentissage.

La vie humaine s’organise depuis quelques milliers d’années autour de récits ; ils ont un lien flou avec la vérité historique – impossibilité d’une transmission intégrale -, mais impriment une narrative dans nos mémoires et cultures.

L’humanité croit aux récits, surtout écrits : ils sont synonymes de connaissance, digne de foi. Les traditions, religions, philosophie, psychologie, anthropologie etc dont la multiplicité et l’évolution montrent l’inexactitude, sont autant d’exemples … Les auteurs originaux souvent sont mesurés, mais ils voient leur vulgarisation se charger d’asséner leurs conclusions comme des vérités. Aux antipodes la narrative de la recherche scientifique la plus théorique acceptée par la communauté internationale, celle sur la relativité et la physique quantique confesse être dans une impasse : l’impossibilité de conjuguer ces deux théories incontestées pour saisir la réalité de l’univers. 

La démarche la plus sophistiquée des mathématiciens accepte l’incongruité d’un paradoxe insoluble, quand le reste de l’humanité avance aux larges pas de confrontations meurtrières sur la base de récits dont la probabilité d’inexactitude est quasi absolue.  

«Les racines du Romantisme»

L’auteur Isaiah Berlin (R&N EDITIONS), britannique et américain d’origine russe, philosophe et historien, du siècle passé est influencé par son compatriote Alexandre Herzen : en France, il est considéré libéraliste dans le centre de l’hémicycle. Son livre (200 pages résumées d’une étude plus ample), sans pédantisme ni académisme, nous présente combien le mouvement romantique a profondément influencé (et continue de le faire) la pensée de nos cultures occidentales.

Le chateau de Versailles

Une cause historique, les Illuministes : leur vertu suprême est la connaissance. L’être humain a réponse à toute question, ou la question est mal établie ; toutes les réponses sont connaissables ; toutes les réponses seront compatibles entre elles, pour être vraies et décrire un univers idéal. Pas d’unanimité : Montesquieu conteste l’universalité de l’Église, Hume la logique de l’existence des choses, Diderot croit en un homme ambivalent, Rousseau ne croit qu’en la nature etc.

Après l’éclatement du Saint Empire Romain Germanique et la Guerre de Trente Ans, les centaines de principautés de la très provinciale Allemagne actuelle, pieuse et humiliée, rêvent d’une revanche contre les exagérations du rationalisme brutal prussien et suffisant français. Illustration de cette vague, Johann Hamann obscur ami de Kant, philosophe à son opposé, est le prophète du romantisme ; contre les scientifiques disséqueurs, l’amour et l’art, entre vitalisme mistique et historique : il influence entre autres Goethe, Schiller et Hegel. Sturm und Drang débordent comme l’illuminisme les frontières…   

Si le débat occidental sur la connaissance continue depuis Socrates, avec la religion et la science, il est attaqué par le romantisme et la volonté indomptable de l’être humain, qui lui crée finalités et objectifs, sa propre vision (non objective !) de l’univers. Comme dans la création artistique, l’action libére, invente son propre univers, sans modèle, libre infini d’une vie en perpétuelle rénovation, ouvert à l’optimisme ou au pessimisme inépuisable.

A lire !