Non-sens.

L’absurde de la vie a quelque chose d’insupportable : j’en essaye l’approche dans un effort de lucidité, non strictement raisonnable. Devant l’appel en maelström des profondeurs de l’espace-temps, j’ai le vertige : je résiste, mes références sensibles et intellectuelles s’évanouissent, je flotte dans l’univers sidérale de la fantaisie. 

La perspective de la rencontre avec le vide absolu, l’absence de miroir m’entraîne en une irrépréhensible dépression. Le non-sens pousse au flirte avec l’acte d’auto – suppression. La conséquente recherche d’un point final, me pousse à appréhender divers modes de suicide. Intentionnel et individuel l’acte pourrait s’imposer consciemment.

D’autres phénomènes grégaires, sociétaux, tiennent d’un inconscient collectif (?) plus pervers. Alors que des progrès de tous types augmentent rationnellement notre qualité et notre espérance de vie, le genre humain a développé, récemment, une variété de comportements autodestructeurs : suicide en masse, une répétition sociale. Aujourd’hui parasite dominant de la planète, le cloporte humain ne s’est-il pas lancé comme les lemmings, entre intellectualisation et imagination fertile, dans une course vers un suicide collectif !? Après avoir tenté de nous différencier en supériorité des autres animaux, nous retrouverions un principe de la vie ancestrale : le collectif va au suicide, pariant sur la survie de quelques ultimes représentants. Dans notre cas s’il en est !?

Quelques symptômes : l’inflation du développement des armements pour des guerres hégémoniques ; la consommation surdimensionnée d’une minorité de biens superflus entrainant la déchéance de notre planète ; la proportion croissante des loisirs de fiction loin de quelconque réalité ; l’accroissement des écarts entre les plus pauvres et les plus riches ; l’incapacité à éradiquer la famine de la pauvreté extrême et le développement de l’obésité morbide ; le refus d’étudier la complexité de la situation et le choix de l’aveuglement des apparentes solutions réactionnaires etc.

Quelques uns survivront, peut-être, pour un retour à l’équilibre : j’y trouve une probabilité importante, éprouvante!

Athée et Agnostique.

L’athée ne croit pas en l’existence d’une forme de divinité, et l’agnostique ne sait pas. Être humain, vivant dérisoire, je suis incapable d’appréhender la vie dans sa totalité, et donc son essence. Plus, je suis atteint d’une légère allergie à l’autorité, rigidité riche de déboires : je suis sans Maitre. Tel un mille pattes aux mille cannes, j’avance cahin-caha, telle l’araignée, je me balance dans les courants d’air de ma toile d’idées glanées et de liens affectifs : elle m’emprisonne. La vie n’a pas de raison : elle est, et me fait un bras d’honneur.

Je me sens une pâle étincelle entre deux infinis. L’un qui précède l’existence individuelle ; la partie la plus récente est l’objet d’histoires et d’élucubrations : leur variété m’interpelle, sans cesse renouvelée par des d’imaginations fébriles à l’inévitable parti pris. L’autre infini, postérieur à mon passage sur cette planète, génère de nouveaux pronostics fantaisistes parfois poétiques, instigateurs, moralisateurs… Ma difficulté à souscrire à une quelconque vision est augmentée par les innombrables alternatives : raisonnablement, je confesse mon incapacité à choisir.

Le Doute est l’ancre flottante sur ma mer houleuse. L’incertitude pèse, noue le cœur et les tripes de l’animal, inquiète sans relâche les capacités de l’être parlant. Pour éviter la somatisation de l’angoisse existentielle, la perplexité, je m’efforce de capter par tous mes sens le meilleur possible de l’instant. Cette précarité saturée m’a jeté dans l’ivresse du moment présent, désordre et superficialité irréfléchis. Lassé des leurres de la société, je m’attente à un nouvel exercice : je m’évertue à jouir le mieux possible du présent fluide, subtilement renouvelé, dans une courte perspective de temps. Une forme d’excellence ; tel le colibri, un perpétuel dépassement m’intéresse, et parfois je m’importe de le partager avec quelques autres.

Entre les deux infinis, qui se rencontrent dans la boucle infernale de la vie, je me vois scintillement absurde d’une vague conscience morale ; je m’équilibre d’un hédonisme mou, une recherche d’un bien vivre sans inconséquence.

Récit.

Le langage chez l’homo sapiens, dans une évolution lente entre 300 et 100 mille ans, apparaît en Afrique du sud-ouest. Avec un larynx en position basse, il commence à articuler, phonèmes et mots. Une légende raconte que les mères hominidés dépourvues de pelage, dans l’impossibilité de voir leur progéniture s’accrocher, inventent un protolangage pour garder le contact, rassurer. L’instinct maternel œuvre, le fredonnement devient cantilène. Le futur de l’homme était déjà la femme, il y a des centaines de milliers d’années.

La première cantilène maternelle, accompagnée de gestuelle, donne au langage une dimension symbolique. Le développement d’une structure cognitive grammaticale devient la base d’une nouvelle relation sociale. Le vocable-concept, l’écriture / lecture viennent sophistiquer l’ensemble. Rien d’inné, un long apprentissage.

La vie humaine s’organise depuis quelques milliers d’années autour de récits ; ils ont un lien flou avec la vérité historique – impossibilité d’une transmission intégrale -, mais impriment une narrative dans nos mémoires et cultures.

L’humanité croit aux récits, surtout écrits : ils sont synonymes de connaissance, digne de foi. Les traditions, religions, philosophie, psychologie, anthropologie etc dont la multiplicité et l’évolution montrent l’inexactitude, sont autant d’exemples … Les auteurs originaux souvent sont mesurés, mais ils voient leur vulgarisation se charger d’asséner leurs conclusions comme des vérités. Aux antipodes la narrative de la recherche scientifique la plus théorique acceptée par la communauté internationale, celle sur la relativité et la physique quantique confesse être dans une impasse : l’impossibilité de conjuguer ces deux théories incontestées pour saisir la réalité de l’univers. 

La démarche la plus sophistiquée des mathématiciens accepte l’incongruité d’un paradoxe insoluble, quand le reste de l’humanité avance aux larges pas de confrontations meurtrières sur la base de récits dont la probabilité d’inexactitude est quasi absolue.